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Comment des femmes aux profils différents peuvent-elles se retrouver prisonnières du même piège ? Dans Chérie (Fayard), Sophie Coste explore les rouages de l’emprise amoureuse à travers les témoignages de cinq femmes d’âges, d’origines et de métiers différents.
L’emprise amoureuse est un sujet que Sophie Coste connaît bien. La journaliste a elle-même été victime d’un prédateur qui l’a manipulée et trompée pendant plusieurs années. Chérie est un ouvrage d’utilité publique, qui éclaire les mécanismes de la domination psychologique et les difficultés à s’en libérer. Entretien.
Le titre Chérie interpelle pour parler d’un sujet comme l’emprise. Ce mot qui semble tendre et affectueux devient-il dans le livre un outil de domination ?
« Chérie », c’est un peu tout le sujet du livre. C’est un mot tendre, affectueux, presque banal, que l’on peut employer avec toutes les femmes. D’ailleurs, dans l’histoire, il y a aussi cette idée pratique : il n’a même pas besoin de se souvenir des prénoms, « chérie » fonctionne pour tout le monde. Mais c’est surtout un mot qui endort. J’ai souvent entendu des phrases comme : « Mais enfin, tu n’as pas d’humour, chérie », ou « Ne le prends pas comme ça, chérie ». Ce terme, qui devrait être doux à l’oreille, vient alors atténuer des remarques blessantes. C’est cette dissonance qui m’intéressait : un mot qui caresse alors que la phrase, elle, claque comme une gifle.
Votre écriture est très directe, parfois brute. Pourquoi avoir choisi d’aborder le sujet sous la forme d’un roman plutôt que d’un témoignage ?
Je ne voulais pas écrire un simple témoignage. Mon objectif était de raconter une histoire qui captive, presque comme un thriller, pour que le lecteur ressente l’emprise de l’intérieur. Je pensais que le message serait plus fort à travers la fiction et le suspense. Et puis, l’aventure de l’écriture a été hyper intéressante. Le roman offre une liberté que le témoignage n’a pas. Il permet d’explorer les pensées, les contradictions et les zones de flou des personnages. C’était la meilleure façon de montrer les mécanismes de l’emprise et le trouble intérieur qu’elle provoque.
Chaque chapitre s’ouvre sur le prénom d’une femme différente. Était-ce important pour vous de montrer que l’emprise peut toucher toutes les femmes, quels que soient leur âge, leur milieu social ou leur parcours ?
Oui, c’était essentiel pour montrer le caractère universel de l’emprise. Tout le monde peut tomber dans ce piège. Je voulais aussi casser l’idée selon laquelle les victimes seraient forcément fragiles ou dépendantes. Les femmes du livre sont indépendantes, solaires, pleines de vie. Elles ont quelque chose de très lumineux. Ce sont souvent ces qualités qui attirent le prédateur. Elles arrivent dans la relation avec leurs forces, leurs projets, leur personnalité. Puis, progressivement, elles consacrent toute leur énergie à sauver un lien qui, de toute façon, est déjà saboté par l’autre. Je voulais montrer qu’avant lui, tout allait bien. S’il n’y a rien à détruire, il n’y a pas de puissance dans la destruction. Il faut non seulement détruire mais, en plus, il faut dominer.
L’un des messages forts du livre est que les victimes ne correspondent pas au cliché de la femme fragile ou dépendante. Pourquoi était-ce important de casser cette idée reçue ?
Parce que ce cliché est profondément injuste et qu’il fait beaucoup de dégâts. On a souvent tendance à croire que seules les personnes fragiles ou dépendantes peuvent tomber sous emprise. Or ce n’est pas ce que montrent les faits. Les victimes ont évidemment des failles, comme tout le monde, mais elles sont souvent fortes, cultivées, indépendantes et parfaitement capables de prendre des décisions. L’emprise ne repose pas sur la faiblesse de la victime ; elle repose sur la capacité du manipulateur à repérer une vulnérabilité momentanée et à l’exploiter.
Le prédateur se présente toujours comme un sauveur au départ…
Effectivement, il y a bien souvent un contexte. Le prédateur arrive, la plupart du temps, dans une période de fragilité : une séparation, un deuil, une perte d’emploi. Il s’engouffre dans cette faille et se présente comme un sauveur. Je voulais montrer à la fois l’universalité de ce piège et la manière dont il s’installe progressivement.
Une phrase du livre est particulièrement frappante : « Demain, je parlerai à tes parents. Tu ne vas pas bien du tout. Je vais m’occuper de toi. » Pourquoi ce renversement de la réalité est-il si efficace ?
Parce que le prédateur travaille très tôt son image auprès de l’entourage. Il se montre charmant, serviable, irréprochable. Il construit un masque social très solide. Lorsqu’il commence ensuite à faire passer sa victime pour instable, excessive ou fragile, son discours paraît crédible aux yeux des autres. Le prédateur n’a aucune empathie émotionnelle mais une empathie cognitive, c’est pourquoi leurs campagnes de dénigrement fonctionnent bien. La victime se retrouve alors dans une situation extrêmement déstabilisante : non seulement elle doute déjà d’elle-même, mais elle a aussi le sentiment que personne ne la croit. C’est un mécanisme d’isolement particulièrement puissant.
Quels sont les premiers signes qui doivent alerter dans une relation ?
Il y a souvent une première phase de love-bombing : une avalanche d’attention, de messages, de compliments et de déclarations. Une présence quotidienne, constante. Puis, un jour, il disparait quelques heures ou plusieurs jours. Le message du matin n’arrive plus. Quand vous posez une question, il vous répond : « mais je te l’avais dit que j’avais tel événement, telle obligation. » Vous savez qu’il ne vous l’a jamais dit, mais vous commencez à douter de vous. Ensuite il alterne entre le chaud et le froid. Tout devient flou. C’est extrêmement subtil et difficile à repérer quand on le vit. J’aime l’image du chat qui joue avec la souris : il teste, il observe les réactions, il ajuste son comportement. Évidemment, vous ne comprenez pas les règles du jeu car c’est lui qui les fixe.
Comment les proches peuvent réagir ?
Il n’y a pas grand-chose à faire, hormis être présent, à l’écoute et ne jamais lâcher la personne. Il faut écouter sans brusquer la proie car autrement elle risque de se renfermer parce-que derrière le prédateur est là : il lui fait un lavage de cerveau. C’est très difficile pour l’entourage de s’immiscer, de donner son avis, il ne faut pas s’opposer. Il faut savoir que la proie ment. Elle se ment d’abord à elle-même, mais elle ment aussi à son entourage parce qu’elle a honte, elle culpabilise. C’est comme un addict, un drogué, elle se rend compte qu’elle ne va pas bien mais n’arrive pas à sortir de l’engrenage.
Pourquoi est-il souvent si difficile de partir, même lorsqu’on sait que la relation est toxique ?
D’abord, quand on est dedans on ne comprend pas, on se demande ce qu’on est devenue. C’est une forme d’aveu de faiblesse, d’échec, de reconnaitre que l’on est tombé dans le piège. Le plus difficile c’est de s’en rendre compte et de partir. Il peut y avoir des déclics, souvent le prédateur va s’en prendre à un proche de la victime et là elle ne peut plus l’accepter.
Peut-on se reconstruire complètement après une relation d’emprise ?
Je pense que oui, c’est possible d’être heureuse après. Je crois que dans un petit coin de sa tête, peut-être que de temps en temps, parfois, on y repense, même des années plus tard. En revanche, j’insiste sur un point : un prédateur ne peut, à mon sens, être un bon parent. Et c’est primordial de l’avoir en tête. J’ai du mal à imaginer comment on peut être un bon père, ou une bonne mère, lorsqu’on manque profondément d’authenticité, d’empathie et de générosité de cœur. On parle ici de personnalités qui présentent des traits de manipulation importants, parfois associés à ce que les spécialistes appellent la « triade noire ». Dans ces cas-là, les relations sont souvent fondées sur le contrôle plutôt que sur l’attachement sincère. Les enfants peuvent alors devenir des leviers de contrôle pour faire pression sur l’autre parent.



























