Les « nouveaux orphelins »

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Quand les parents sont complètement happés par leur travail, les conséquences peuvent être néfastes pour les enfants délaissés. Comment détecter les signaux d’alerte et éviter la catastrophe ?

Leurs familles sont pourtant dites « traditionnelles », avec une maman et un papa qui vivent ensemble. Mais quand ces derniers vouent leur vie à leur boulot, les enfants élevés par des tiers (grand-mère, nounou…) sont susceptibles de développer les mêmes symptômes que les enfants orphelins qui sont en institution et qui n’ont plus de figures paternelle et maternelle vers lesquelles s’identifier. « En travaillant en institution, il m’est arrivé de rencontrer ce genre de situation dans des familles pourtant privilégiées. Les enfants étaient constamment livrés à des gardes, ou alors leurs parents étaient là physiquement mais absents par l’esprit », illustre Monique de Kermadec, psychologue clinicienne, spécialiste de la réussite de l’enfant. Cas extrême ? « Certainement. J’ai par exemple croisé une petite fille de neuf ans qui chaque jour préparait seule son goûter, faisait ses devoirs et faisait chauffer son repas. La mère revenait 15 minutes pour voir si tout allait bien, puis retournait dans la clinique esthétique qu’elle tenait avec le père. Ils ne se voyaient que le week-end… Mais le phénomène peut se rencontrer à des degrés divers », ajoute Monique de Kermadec.

Symptômes d’une certaine détresse

Les désagréments et symptômes qui peuvent survenir sont nombreux. De l’avis des professionnels, les familles peuvent venir consulter pour une situation scolaire calamiteuse, un manque d’autonomie, des problèmes relationnels ou de vocabulaire de l’enfant… « C’est en discutant avec un psychologue pour Nicolas que nous avons réalisé que son retard d’expression était tout simplement dû au fait qu’il passait trop de temps avec la nounou – qui utilisait un français pauvre –, et pas assez avec nous. Ce jour-là nous avons eu honte, et avons changé beaucoup de choses. Ma femme a par exemple pris un mi-temps », avoue sous couvert d’anonymat ce maître de conférences à l’université, père d’un garçon de six ans. « Les gardes assurent avant tout la sécurité physique, mais n’apportent pas toujours l’attention qu’un parent peut fournir à l’enfant pour se construire, se sentir en sécurité, apprendre à gérer sa relation aux autres… », distingue Monique de Kermadec, selon qui le phénomène existe plus dans les grandes villes à cause des temps de transport. Les cas ont tendance à se multiplier, car aujourd’hui il est fréquent que les deux parents travaillent, sans oublier la croissance des divorces qui ne facilite pas les temps passés ensemble. Famille monoparentale rime souvent avec parent épuisé et tâches ménagères à accomplir en rentrant, qui empiètent sur les moments de relation et complicité. Or les premières années de vie sont fondamentales pour l’enfant « en construction » ; c’est à cette période que se met en place le sentiment de bien-être ou de sécurité, que se gagne l’aptitude à réguler les émotions, gérer le stress, entrer en relation avec les autres. Une absence continuelle et une garde déficiente peuvent ainsi aboutir sur un enfant agressif, ou au contraire fusionnel, qui ne trouve pas la bonne distance, voire qui souffre de troubles de la personnalité. « L’enfant adopte en apparence un comportement adulte car c’est l’attendu, mais à l’intérieur il a peur, se sent fragile, ne dispose pas des outils idoines pour faire face aux situations qu’il va rencontrer en l’absence des parents », décrit Roland Bouveresse, pédopsychologue à Nantes.

Besoin fondamental des deux figures parentales

En clair il peut se trouver déboussolé parce qu’il ne peut s’identifier à ses deux totems (cf. « Qu’est-ce que la stabilité du couple parental ? », Parenthèse n°56). Attention cela ne signifie évidemment pas qu’une séparation est rédhibitoire pour le développement de l’enfant. « Celui-ci peut être heureux même en dehors du schéma familial traditionnel. Seulement le parent qui l’éduquera seul devra être attentif à la présence affective d’un autre adulte », précise Monique de Kermadec. Les différences entre deux adultes – sans parler de genre ou de lien biologique avec les enfants, chacun investissant une figure parentale – vont permettre d’apporter une éducation plus complète à l’enfant « qui sera moins angoissé et passera son temps à explorer le monde, développer sa créativité, investir l’école, et non à survivre affectivement à une perte », rappelle la psychanalyste. Souvent oubliée ou mise de côté, la figure paternelle aussi a son importance, assurant par exemple au début que le nourrisson ne continue pas à former un tout avec sa mère, à entretenir une relation fusionnelle avec elle. Un rôle qui peut être occupé par un oncle, un grand-père, un beau-père… Évidemment l’absence des « référents » empêche la mise en place de ce terreau fertile.

Un danger à relativiser

Attention, on entend ici une absence quasi-totale. Les contraintes du travail sont ce qu’elles sont, et les parents qui reviennent quotidiennement tard n’ont pas non plus à s’affoler, d’autant plus si l’enfant n’a jamais rien connu d’autre que cette configuration. Quand un bébé de trois mois va à la crèche pendant 12 heures et retrouve sa mère le soir, il la reconnaît sans aucune confusion, et poursuit son développement sans traumatisme, trouvant la nounou comme substitut. De longues plages d’activité qui vont de pair avec un horaire stable ne sont pas si nocives. C’est l’irrégularité qui pose problème. Le fait que des parents travaillent de longues heures peut également favoriser le bien-être et la réussite scolaire des enfants. Ce constat, a priori contre-intuitif, résulte d’une imposante recherche menée auprès de quelque 3 000 écoliers du primaire par des chercheurs de l’Université Laval et de l’Université de Montréal. La même étude révèle en revanche que les changements de cap professionnels des parents – y compris leurs promotions – sont particulièrement ravageurs pour les enfants de 6 à 11 ans, chez qui le stress monte en flèche. En outre, de l’avis de la plupart des spécialistes, le mal réside bien souvent dans l’attitude qu’adoptent les parents par la suite, comme l’illustre par son vécu Clara Trouillet, chef d’entreprise en cosmétiques dans le Var, séparée de son mari et mère de deux enfants de cinq et sept ans : « En raison d’absences liées à un agenda surchargé, leur grand-mère s’investit beaucoup dans les gardes et l’éducation. Autant le dire tout de suite, j’ai mauvaise conscience, et j’ai tendance par la suite à plus accepter les écrans, à tolérer qu’ils ne soient pas assis à table pour le dîner, à justifier mes ordres sans qu’ils me le demandent… Bref, à lâcher la bride, et à ne presque rien leur refuser ». La compensation des parents culpabilisés est dévastatrice pour l’enfant livré à la violence de ses pulsions, sans qu’à aucun moment il ne rencontre d’injonctions limitantes. C’est précisément cette attitude qui s’avère une profonde source d’angoisse pour lui.

Quelques règles incontournables

Au risque de paraître vieille école, un retour à plus de limites et frustrations est dans ce cas nécessaire. Les parents doivent agir comme s’ils étaient là toute la journée, quitte à sévir. Dormir à l’heure, goûter aux aliments au temps du repas, bien se tenir à table, faire ses devoirs… sont autant de règles simples et non scandaleuses à ne pas outrepasser, même si les adultes sont rentrés à 22 heures… La pire attitude consiste à remplacer l’éducation par la séduction pour pallier les absences. Un travail prenant ne doit aucunement changer la teneur de la relation avec l’enfant, même si celle-ci est plus courte dans la durée. Qui n’est jamais rentré épuisé, tendu, moins patient et moins disposé à s’occuper des enfants, a fortiori s’il est tard ? Pourtant il semble bien que cela soit le nerf de la guerre. « L’attention positive du parent est cruciale, pas tant en quantité qu’en qualité. On écoute l’enfant, on comprend ses soucis de la journée, on l’aide à envisager de faire face à ses problèmes », conseille Monique de Kermadec. Ce que les gens subissent au travail ne doit pas les suivre jusqu’à la maison – ce qui évidemment est plus facile à dire qu’à faire. Enfin, il semble qu’une bonne organisation puisse limiter les dégâts, quand le ou les parents n’ont vraiment pas le choix parce qu’ils sont dans une situation difficile. L’attention aux substituts est par exemple primordiale. « La personne qui les garde doit bien sûr faire attention qu’ils se nourrissent ou ne se blessent pas. Mais est-elle capable d’écouter, de parler, de partager des choses, un vécu, des expériences ? Le parent va anticiper pour l’enfant ; une garde indifférente n’aura pas cette capacité d’anticipation, ce qui ouvre la porte à terme à l’insécurité et à la détresse », précise Monique de Kermadec.

Julien Tarby

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