De la vertu du ralenti dans des vies trop remplies

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Ralentir pour mieux se réapproprier la notion de durée, impossible ? Pas tant que cela, à condition de faire du slow parenting une de ses armes quotidiennes et de se convaincre qu’une vie sociale trop remplie nuit à votre vie de famille.

6h30 : lever. 6h45 : fin du petit déjeuner et préparation de celui des enfants. 7h30 : habillage et vérification des cartables. 7h45 : départ pour la crèche puis l’école. Dix heures plus tard. 18h : retour à la crèche pour chercher le premier. 18h15 : montée du deuxième dans la voiture avec réprimande du responsable de l’étude pour ces 15 minutes de retard quotidien. 18h30 : leçon de judo pour le premier. 19h : activité de bébé nageur pour le second. Retour à la maison à 20h, l’heure du repas préparé heureusement par votre moitié. 21h dernier brossage de dents. Une bise, idéalement une belle histoire et au lit… Même rengaine prévue pour le week-end à l’exception que vous ne respirez pas pendant les temps de scolarisation. Pour combler le manque, vous avez inscrit l’aîné à des cours de cornemuse le samedi matin tandis que votre moitié doit faire les courses pour la semaine avec le plus petit tout en ayant le temps de passer au parc pour qu’il puisse s’agiter dans le sable avant de rentrer à l’appartement. L’après-midi, vous voulez profiter de votre moment à quatre pour aller au musée. Ce sera le Palais de la découverte ou le jardin d’acclimatation. Mince, il y a également le goûter d’anniversaire d’Antoine le meilleur ami de votre aîné… qui débute à 15h et se termine à 17h30… Dimanche, vous sortez rincés de votre samedi. La journée sera une respiration, trop rare, car vous déjeunerez et passerez l’après-midi chez vos beaux parents… Enfin une respiration ? Presque, parce que votre aîné veut continuer son apprentissage du vélo et le plus petit n’arrive pas à faire la sieste. Votre moitié se chargera donc de lui faire des exercices avec un abécédaire Montessori car elle a lu que c’était bien de le faire avant qu’il n’aille à l’école… Il est dimanche soir. Vous pensez à Claude François et à sa chanson « le lundi au soleil »… Vous vous dites que le titre de la chanson pourrait être complété par le « lundi au soleil… sans les enfants ». Votre moitié vous évoque aussi le film « Time out »… qui fait du temps une denrée monétisable… Bref, l’horloge est devenue une obsession… Vous n’êtes plus très loin du burn out parental. Votre médecin vous enjoint de prendre « le temps ». Vos amis vous conseillent le slow parenting. Vous prenez des vacances pour y réfléchir…

Retour « naturel » des choses ?

Tout se met à la mode « slow » depuis plus d’une dizaine d’années. La food, le sex, la life, l’éducation… Le slow parenting est ainsi une déclinaison d’un mode de vie, conceptualisé dans les années 70, et démocratisé en 2005, par l’ouvrage Éloge de la lenteur, qui consiste à pratiquer le laisser-aller à contre-courant de la volonté d’être productif et efficace.

Toutefois, prôner la lenteur demeure encore plus ancien. Le mouvement naquit lors de notre premier grand mouvement d’accélération qu’est la première révolution industrielle. Le discours ressurgit également dans l’idéologie hippie qui récuse le culte de la vitesse et de la consommation. Mais l’utilisation du terme slow pour désigner une contre-culture prend son origine en Italie dans les années 1980 avec la slow food. Contre le projet d’installation d’un fast-food sur la place d’Espagne à Rome, un groupe se constitue pour militer pour les plaisirs sains de la table et soutenir une agriculture écologique. Il n’est donc pas étonnant que la mode du slow réapparaisse au moment d’une révolution digitale qui accélère un peu plus chaque aspect de notre mode de vie.

Un remède à l’hyper-parentalité

Évidemment vous vous dites : « Facile à dire quand chaque moment de nos vie pro et perso nous demande de nous dépêcher. » L’injonction est d’autant plus difficile à tenir au regard de nos modes de vie de parents qui exigent réactivité, anticipation et planification. Dit autrement le slow parenting s’oppose à l’hyper-parentalité et prône le respect de l’enfant, le bienfait de l’ennui chez ce dernier et le laisser-aller chez les parents pour atteindre un état de conscience où vous appréciez pleinement les moments passés avec vos enfants. L’idée n’est plus de vous cantonner à un rôle d’« education planner » mais d’y jouer un rôle actif en pleine conscience.

Derrière l’anglicisme, il s’agit de combattre votre hyper-parentalité et votre utopique chantier d’être un parent parfait. Vous ne pouvez pas concilier parfaitement vie ie pro et vie perso, tout comme il est une gageure d’être un bon parent et un conjoint idéal. Malgré vos bonnes intentions, vous faites de petites bourdes, vous accusez des retards… En ce sens, vous êtes amenés à penser que perdre le contrôle signifierait un manque d’implication. Que nenni. Certes en tant que jeune parent, vous redoutez le regard des autres, des pairs, des amis, de la famille, de ne pas en faire assez. Mais à la façon dont vous vous êtes assumé seul et vous avez autonomisé vos choix en tant qu’adulte responsable, vous vous devez de développer une nouvelle manière d’être avec votre enfant.

Tendre vers l’ennui créateur

Laisser son esprit errer de temps à autre serait indispensable à la santé mentale et au bon fonctionnement du cerveau. Nombre de parents aujourd’hui occultent le fait que leurs enfants peuvent s’enrichir personnellement sans être efficaces et occupés. Ce qui passe par un certain lâcher-prise, une confiance en la capacité naturelle de ces petits êtres à mobiliser leur esprit : « C’est aussi aux parents d’apprendre à supporter le vide », résume Martine Menès, psychanalyste, qui a longtemps été psychothérapeute en centres médico-psycho-pédagogiques et a publié L’Enfant et le savoir, d’où vient le désir d’apprendre ? (Seuil, 2012).

Et Tracy Gillett, auteure du blog Raised good, d’écrire : « Tout naturellement, en tant que parents, nous voulons offrir à nos enfants le meilleur pour bien démarrer dans la vie. Nous considérons que si un peu, c’est bien, alors plus, c’est forcément mieux. Ce qui n’est pas nécessairement le cas. Nous les inscrivons donc à une multitude d’activités, remplissons leurs chambres de livres, d’appareils et de jouets éducatifs, du sol au plafond (un enfant occidental possède en moyenne plus de 150 jouets!). Devant une telle quantité de choses, les enfants sont aveuglés et submergés par la variété des choix. Résultat ? Quand ils se sentent submergés, ils perdent les précieux moments de loisir dont ils ont besoin pour explorer, réfléchir et évacuer la tension. Un excès de choix compromet le bonheur, car il réduit les moments d’ennui qui stimulent la créativité et l’apprentissage autonome. » Aussi trop remplir l’agenda de ses enfants à leur place ne leur apprend-il rien d’autre que la dépendance et la réponse à des stimuli extérieurs, qu’il s’agisse de biens matériels ou de divertissements. La plupart des parents souhaitent faire de leurs enfants des êtres autonomes, capables de prendre des initiatives et de penser par eux-mêmes, mais préfèrent placer leurs enfants devant la télévision plutôt que de les laisser s’ennuyer quelques minutes. « Jamais de temps morts ? L’envers de cette surabondance conduit aussi à la surexcitation d’enfants sur-nourris, gavés », ajoute Martine Menès qui, quand des parents lui déclinent l’emploi du temps surbooké de leur progéniture, leur demande à quelle heure est réservée la période d’ennui… « Car rêverie et vide leur sont parfois nécessaires pour entrer en contact avec leur désir d’apprendre. »

Mais concrètement que faire ?

C’est une conviction qui n’est pas seulement partagée par les parents. Elle l’est aussi par les professionnels. Psychologues du développement et pédopsychiatres s’inquiètent à l’aune de leurs consultations de cette nouvelle génération de «sur-couvés» éduqués par des «hyper-parents». Les superlatifs ne manquent plus pour ces excès de fait. Car généralement «sur-solliciter» l’enfant, c’est implicitement moins lui faire confiance, moins l’autonomiser, moins lui laisser le temps de se réaliser… Et vous vous reconnaîtrez dans l’écueil suivant qui n’est qu’une conséquence de cette hyper-parentalité : mobiliser un écran, smartphone, tablette ou téléviseur dès que votre progéniture montre des signes d’ennui… Or l’on sait les vertus de l’ennui qui serait le pendant vertueux du slow parenting. Rêver, rêvasser, imaginer, penser, faire une pause… Cesser d’imposer et de s’imposer une pression inutile pour basculer vers une nouvelle approche du temps chez vous et votre enfant.

Les exercices s’adaptent au cas par cas bien évidemment mais de grandes lignes peuvent vous aider à dessiner un quotidien plus souple avec votre famille. Les professionnels évoquent d’abord un besoin de se reconnecter à ses enfants et à son conjoint. Des exercices de mémoire peuvent d’abord vous aider à prêter plus d’attention à votre entourage : comment étaient-ils habillés ? Y a-t-il un événement important dans la journée de mes enfants, de mon conjoint ?… Vous pouvez également marquer sur un calendrier les moments où toute votre famille est réunie et alléger l’emploi du temps si ce temps n’est pas suffisant pour vous. Et surtout, lors de ces moments, ne prévoyez rien. Laissez vos écrans de côté, prêtez une oreille attentive à vos enfants. Prenez le temps de les redécouvrir. Priorisez les tâches avant d’être réunis pour éviter de polluer votre esprit au court de ces moments. Et surtout convainquez-vous que c’est dans le désœuvrement solitaire que l’enfant va se mettre à rêver, à construire des mondes, à avoir follement envie d’être grand, à rêver à la vie qu’il aura, et donc à se fabriquer une individualité.

 Geoffroy Framery

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