La « question scolaire » peut polluer l’ambiance familiale. Pire, les notes finissent souvent par monopoliser la relation entre des parents soucieux, stressés, débordés, et leurs ados en pleine ébullition. Pourquoi une telle emprise des chiffres ? Comment ne plus personnaliser les résultats et renouer avec un dialogue plus serein ? Réponses et conseils de spécialistes.

« Tu as eu des notes aujourd’hui ? » Chaque soir ou presque, des millions de parents posent cette question rituelle à leurs enfants. Les résultats n’étant pas toujours ceux espérés ou attendus, les retrouvailles de fin journée tournent court. La tension monte : « Cela fait des semaines que tes notes en français et en math dégringolent. Tu comptes te mettre à travailler quand ? » Les reproches fusent : « Tu serais moins pendue au téléphone, tu aurais plus de temps pour préparer tes contrôles. » Bienvenue dans un monde où les notes attribuées par les professeurs pèsent de plus en plus lourd dans la vie quotidienne des familles.

Les notes : premier sujet de dispute…
Depuis une dizaine d’années, toutes les enquêtes d’opinion menées sur le sujet pointent l’évaluation comme première source de conflit entre les ados et leurs parents. Le sondage réalisé par le CSA au printemps 2009 pour l’Association de parents d’élèves de l’enseignement libre (Apel) indique que 52 % des parents se déclarent stressés par la réussite scolaire de leur enfant. A leurs décharge, ces parents soucieux  demeurent lucides quant à l’omniprésence, voire l’omnipotence des notes dans leur relation filiale. 75 %* affirment, en effet, y accorder une trop grande importance, et 60 % reconnaissent qu’elles influencent leurs comportements concernant les autorisations de sorties, l’argent de poche, etc. Mais cette prise de conscience à ses limites.

Modifier le système d’évaluation ?
Une majorité d’entre eux (68 %) estiment aussi que les notes donnent une appréciation juste du niveau scolaire et du travail de l’enfant. Et 66 % ne souhaitent pas qu’on les supprime ni qu’on les remplace ! Pourquoi ce paradoxe ? «La focalisation sur les notes, c’est culturel chez nous. Les parents eux-mêmes ont subi cette dictature du résultat et, pourtant, ils font rejaillir ce stress sur la génération suivante. Il serait nécessaire de modifier notre système d’évaluation qui sanctionne ce qui n’est pas acquis quand d’autres pays s’intéressent à la progression du jeune. Mais y toucher est de l’ordre de l’identité sociale, donc difficile à mener à bien », explique Édith Tartar Goddet, psychosociologue. Pour la pédopsychiatre Gisèle George, la note catalyse aussi les angoisses de l’ensemble de la famille. « Bien sûr, l’intérêt croissant porté aux enfants depuis une trentaine d’années, l’inquiétude légitime des parents vis-à-vis de l’avenir expliquent l’importance prise par la scolarité. Mais toutes ces discussions qui tournent sans cesse autour des notes et pourrissent la vie, n’est-ce pas un moyen de canaliser les craintes des parents, qui vivent la crise identitaire du milieu de vie, comme celles des ados qui sont dans une phase de profond remaniement intérieur et extérieur ? »

Le risque : confondre l’ado et ses notes
Si la pression n’a jamais été aussi forte sur la question scolaire, jamais non plus la notion de réussite n’a été si prégnante dans la relation à son enfant. Se sentant implicitement responsables de son épanouissement personne et de sa réussite sociale, les parents mettent la barre de plus en plus haut. Exigent de lui, comme le fera plus tard le monde de l’entreprise, des résultats performants, une « pôle position » permanente. « Les parents sont malgré eux pris dans le tourbillon du « toujours plus », déplore le psychiatre Patrice Huerre. « Une moyenne de 12 ou de 13 dans une matière au collège est jugée comme insuffisante. Il faut 15, et pourquoi pas 18. Ce constat se superpose un contexte plus général : notre société privilégie le “combien tu gagnes ?” au “qui tu es ?”. Soit l’avoir par rapport à l’être. Du coup, les notes ne sont plus une évaluation objective à un instant T, mais un classement via lequel on attribue une valeur à l’individu. L’ado n’est plus reconnu comme un sujet humain se posant des questions singulières, mais comme un fournisseur de résultats. » D’où la fréquente confusion entre l’ado et sa note. « J’ai vraiment l’impression que mes parents ne s’intéressent à moi que quand je ramène de super-notes, confie Pauline, 14 ans, en quatrième dans un collège à Lille. Ils considèrent tous mes autres bons résultats scolaires comme quelque chose de normal et ne prennent pas la peine de me dire, même de temps en temps, que “c’est bien !” »

L’impression de suivre l’ado de près
Ce recentrage permanent sur les résultats est source d’autres malentendus. Suivre au quotidien l’évolution des notes peut donner l’impression – notamment quand le père et la mère sont accaparés par leur activité professionnelle – de suivre au plus près la scolarité. Pourtant, ce suivi comptable ne reflète que l’écume de la vague. De mauvaises notes, le plus souvent attribuées à de la paresse, peuvent cacher d’autres difficultés d’apprentissage ou un mal-être. De même, il n’est pas rare qu’un excellent élève dissimule ses doutes et son stress de « faire toujours mieux » derrière ses bonnes moyennes. Car certains ados ont du mal à supporter le jugement par les notes. Ils vivent mal la pression permanente, source de stress et de difficultés comportementales (perte de moyens lors des contrôles, troubles du sommeil et de l’alimentation, inquiétude de ne pas être à la hauteur des attentes parentales…) pouvant mener jusqu’à la phobie scolaire. Lorsque l’évaluation chiffrée ne reflète pas l’investissement fourni, des sentiments d’injustice et de découragement prennent alors le pas sur la motivation. Et si les attentes parentales sont inatteignables, elles inhiberont le jeune dans sa démarche d’apprentissage. « À une période où les ados sont très sensibles et vulnérables, où ils doivent construire une nouvelle image d’eux-mêmes, les regards encourageants et positifs des adultes sont essentiels. A contrario, l’accent porté exclusivement sur ce qui n’est pas réussi les fait douter, éteint leur curiosité au lieu de les stimuler », constate Gisèle George. « À leur insu, les ados, au moins jusqu’en troisième, sont poussés à se représenter ce qu’ils valent à travers la note. Ils ne perdent pas le goût d’apprendre, mais plutôt le sens de l’apprentissage. Un peu comme sil’on résumait les résultats d’une saison de foot à un seul score sur un seul match », précise Alain Braconnier, psychiatre et psychanalyste. À ceci près que, baignant dans la culture de la note depuis le primaire, ces mêmes ados n’hésitent pas à marchander un 16 en anglais – obtenu ou non de haute lutte – contre une sortie ou un achat !

Dédramatiser, bien accompagner…
Comment moins se focaliser sur les notes et leur attribuer leur juste place ? Comment in fine renouer avec l’essence même de l’éducation parentale, à savoir donner aux ados les moyens de devenir des adultes épanouis ? D’abord en prenant la notation pour ce qu’elle est : un outil destiné à évaluer des acquis. Cet indicateur ne résume ni ne reflète la complexité du parcours scolaire. « Il faut dédramatiser des résultats considérés comme moyens et savoir se satisfaire de notes ou de moyennes autour de 12, qui pourront permettre d’accéder à différentes filières professionnelles. C’est aux parents qu’il incombe d’estimer le niveau d’exigence qui convient à leur enfant, et qui, par définition, sera différent d’un individu à l’autre. Et si les résultats de l’ado sont moins bons, il convient d’encourager ce dernier et de le soutenir plutôt que de lui faire des reproches », conseille Édith Tartar Goddet. Un travail d’accompagnement et de réassurance positive plus facile à dire qu’à faire. Particulièrement lorsque se conjugue la peur de l’avenir – puisque, même bardé de diplômes, un étudiant peut pointer longtemps au chômage – et crise d’adolescence. N’empêche, comme le rappelle Alain Braconnier, « les parents doivent apprendre à gérer la contradiction entre leurs craintes et leur objectif de faire de leurs ados des jeunes bien dans leur peau ». Par quoi commencer ? En substance, arrêter d’avoir peur pour eux. Diminuer le niveau de pression sans pour autant démissionner. Prendre le temps de s’intéresser à ce qu’ils sont et non à ce qu’ils valent. Transmettre l’envie d’être heureux, l’ambition d’exercer un métier qu’ils aiment. « Cessez d’être des coachs ou des profs bis. Ne craignez plus de n’être “que” des parents en vous réappropriant votre relation singulière avec votre ado », conclut Gisèle Georges. CQFD.

*Les chiffres qui suivent sont extraits d’un sondage exclusif CSA/La Croix/Unapel réalisé en mai 2004.

 

Patricia COIGNARD

 

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