Héritage et limites de l’éducation post-soixante-huitarde

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En 2018, les 50 ans des évènements de mai 68 seront fêtés. L’occasion de s’interroger sur leur influence dans l’éducation en France, hier et aujourd’hui.

«Le retour de l’autorité »… « Liquider l’héritage de Mai 68 » durant la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy… « Remettre l’uniforme à l’école » proposé par François Fillon durant la campagne suivante. Les gens de droite, et bien au-delà, ne se cachent plus et se positionnent clairement contre l’état d’esprit hérité de ces manifestations printanières. Des vents contraires à ce que les maîtres à penser de Mai 68 défendaient, et qui a influencé l’éducation française durant des décennies. « Effectivement il existe un clivage dans les discours », reconnaît Julie Pagis, sociologue, chargée de recherche au CNRS, fille de soixante-huitards qui a exploré l’impact des événements sur le devenir de sa génération dans un livre (1) qui s’appuie sur près de 200 témoins dont les parents ont particulièrement été actifs. Mais dans les faits, ceux qui veulent réhabiliter un ordre perdu dans la France d’aujourd’hui face aux indisciplines, incivilités, violences et manques de respect, passent-ils à l’action ? L’occasion de voir ce qui a changé suite à Mai 68, et ce qui perdurera.

Liberté, anti-conformisme, anti-autoritarisme sanctifiés

Les manifs n’étaient pas qu’un « désir de laxisme et de satisfaction du désir immédiat », comme certains l’ont déploré. Le « il est interdit d’interdire » était aussi le symbole d’une rupture, l’expression d’une génération revendiquant la liberté : celle de la parole, de l’écrit, de la sexualité, ainsi que l’égalité dans la famille, l’école, l’entreprise, en refusant toutes les formes d’autorité. Ce sont toutes les formes de paternalisme et de pouvoir autoritariste qui ont été rejetées. Qu’ils aient été patrons, chefs d’État, flics, curés ou psychologues, tous ont été cloués au pilori, comme représentants d’un ordre patriarcal, inégalitaire et coercitif. Mais ce sont surtout les pères de famille à l’ancienne qui ont été contestés. Mai 68 était avant tout une génération de fils qui se rebellaient contre la figure historique du « Paterfamilias ». « Mon enquête a d’ailleurs mis à jour des tentatives de communautés de parents, des expérimentations d’éducation collective, la famille ayant été perçue comme le centre de reproduction de l’ordre bourgeois », illustre Julie Pagis. Les militants étaient tellement habités qu’ils ont même cherché de nouvelles formes de parentalités, plus démocratiques et égalitaires. Qu’on le veuille ou non, ce renversement de l’ordre établi a marqué de manière indélébile la société française et la manière d’éduquer, moins coercitive.

Culpabilisation des parents et enseignants

Le problème est que bien souvent les idéaux font mauvais ménage avec la réalité. « Beaucoup d’expériences d’éducation contre-culturelle se sont éteintes d’elles-mêmes : ceux qui étaient partis pour partager les enfants et vivre en communautés sont revenus dix ans plus tard dans des schémas conjugaux et familiaux plus classiques », observe Julie Pagis. Quelques idéaux sont tombés. L’affirmation que l’amour suffisait en matière d’éducation a vécu. Éradiquer l’autorité, la délégitimer de manière définitive, la sortir du champ de l’éducation, et plus généralement des relations humaines, révèle des conséquences dommageables. L’« affectivisation » de tous les rapports humains et la culpabilisation des parents autoritaires n’a pas fait que du bien. Le risque de l’enfant-roi n’était pas loin. Une tendance qu’ont bon gré mal gré aussi suivie les enseignants, conduisant à des désobéissances et contestations de leurs démonstrations d’autorité. À force d’édulcoration, le message est devenu contradictoire aujourd’hui, y compris dans les règlements : oui à l’autorité, mais à condition qu’elle ne heurte pas, ne blesse pas, soit expliquée, comprise… autrement dit qu’elle ne soit pas autoritaire. Une sorte d’influence, pour mieux respecter le cadre. L’abandon des parents ou le manque de fermeté des professeurs ont par la suite souvent été mentionnés comme des conséquences néfastes de l’esprit de Mai 68.

Enfants et élèves déboussolés

Et si la satisfaction immédiate des moindres désirs empêchait l’enfant de construire sa personnalité ? Avec le recul, des études psychologiques montrent que celui qui a droit à tout peut perdre la motivation, l’imagination permettant de trouver des solutions pour atteindre son but, la volonté pour y parvenir et le sens de l’effort. Dans le sillage de la libération des mœurs, des parents ont considéré qu’il ne fallait pas ennuyer les enfants avec une culture savante, qu’il valait mieux les laisser aller vers ce qui spontanément les attirait… Aujourd’hui nombre de représentants de la génération suivante dénoncent une absurdité, alors que des enfants sont incapables de choisir par eux-mêmes ce qui est bon pour eux et leur servira à l’avenir. La journaliste Agathe Fourgnaud écrit dans « La Confusion des rôles » (éd. JC Lattès, 1999) qu’elle a été abandonnée à elle-même par des parents qui pensaient surtout à prendre leurs désirs pour des réalités. Les écoles aux « pédagogies nouvelles » qui ont suivi la tendance ont essuyé le même flot de critiques par la suite. « Il y avait, dans cette école des activités d’éveil, de sorties, mais rien dans les matières fondamentales, pas d’écriture ou de maths. Un genre d’établissement qui, sans se l’avouer, se reposait sur le travail réalisé le soir au sein de la famille, en contradiction totale avec l’idéal républicain d’émancipation par l’école », déplore Sébastien Trenti, metteur en scène passé par une telle institution dans les années 70.

La notion de personne qui va perdurer

« Nous, les soixante-huitards, nous sommes battus ensemble pour que vous, nos enfants, puissiez exister en tant que personnes », rappelle Nicole Royer, professeur de français à Mulhouse. L’individu indépendant du groupe, non soumis aux obligations de la société, et ce dès le plus jeune âge, s’est imposé. Un coup de départ à l’émancipation des femmes, des jeunes, des minorités… Ceux qui ont grandi avec les mots « Travail, Famille, Patrie » ont élevé leurs enfants avec un autre mot d’ordre, celui de jouir de l’existence, en tant qu’individualité. Une soif de liberté qui a influencé les consciences durant 50 ans, et continuera certainement de le faire. « L’idée de voir un enfant comme une personne, et non un réceptacle dans l’éducation, est banalisée aujourd’hui. Mais c’était précurseur, en ont témoigné par la suite les évolutions juridiques sur les droits de l’enfant », retrace Julie Pagis. Dans la manière d’éduquer, la contestation a plus été prise en compte, et la collaboration pour la conception des règles et normes de vie a fait son apparition. Les militants de 68, qui cherchaient à rompre avec les mécanismes de reproduction sociale, ont finalement beaucoup transmis à leurs descendants.

Nouvelle considération pour l’amour d’autrui

Un recentrage sur l’individu qui a aussi paradoxalement introduit plus d’altruisme. L’amour est devenu une référence relationnelle exclusive, pouvant seule régir les relations humaines dans un univers égalitaire, car toute autre modalité relationnelle, l’autorité notamment, réintroduisait brutalement de la hiérarchie, de la différentiation, de la subordination. Bien évidemment cette perception s’est sensiblement atténuée sur le terrain avec les années, mais elle influence des générations d’éducateurs qui cherchent aussi à se faire aimer des enfants. Même si beaucoup en reviennent et ont l’impression d’avoir été les cobayes d’une expérimentation politique, les années « Mao-poncho » ont aussi permis plus de dialogue, de pédagogie, de recherche d’adhésion, de patience dans la transmission. Les valeurs de non-domination dans le rapport à l’autre ont introduit plus de recherche de consensus. Une révolution des mœurs, plus discrète que les pavés lancés, mais dont l’impact se faite encore sentir…

Utopies et expérimentations pédagogiques

Des tentatives tout au long de l’histoire

Le succès des écoles à pédagogie active – Freinet, Montessori, Steiner… – qui placent l’enfant au cœur de l’apprentissage a un lien avec Mai 68, même si ces idées datent du début du XXème siècle. Même dans la pensée anarchiste des penseurs Pierre-Joseph Proudhon ou Bakounine, l’école traditionnelle était considérée comme un instrument de reproduction des structures sociales de domination et d’exploitation. « L’enfant n’appartient ni à Dieu, ni à l’État, ni à sa famille, mais à lui-même », écrivait Sébastien Faure, pédagogue et initiateur de l’encyclopédie anarchiste en 1925. Les expériences menées visaient donc à chaque fois à laisser l’enfant s’exprimer librement sans contrainte, sans orientation imposée. L’orphelinat de Cempuis de Paul Robin qui prônait l’éducation intégrale a fonctionné de 1880 à 1894. Les élèves participaient à la vie de l’orphelinat, par des tâches techniques (cuisine, jardinage, couture…) à tour de rôle et quel que soit leur sexe. « La Ruche » de Sébastien Faure (de 1904 à 1917) aussi. Plus proche de nous, Bonaventure était une école libertaire, privée mais gratuite, fonctionnant entre 1993 et 2003 sur l’île d’Oléron pour des méthodes d’éducation non autoritaires. Au lycée autogéré de Paris qui existe depuis 1982, les notes n’existent pas. C’est une scolarité sans contrainte qui est proposée, avec une fréquentation choisie, où le jeune décide autant que l’adulte dans des assemblées et conseils de classe…

« Mai 68, un pavé dans leur histoire », de Julie Pagis, éd. Presses de Sciences Po, 2014.

Julien Tarby

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