Le père, une mère comme les autres ?

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De sa fonction symbolique à son rôle fantasmé, le père et surtout la place qu’il occupe au sein de la famille interrogent. Parenthèse s’est emparé de la question et vous répond à l’aune d’expertises historiques, psychologiques et médicales.

«Il inscrit les dates de sevrage, celles des premières dents, des plus légères indispositions aux expériences plus risquées de l’inoculation de la variole » ; il est un « infatigable compagnon de jeu », « feuillette les livres d’images, donne les premiers rudiments de lecture, organise des séances de lanterne magique, et s’émerveille ainsi de l’émerveillement de l’enfance », écrivent les historiennes Sylvie Mousset et Danielle Rives pour mettre en lumière le quotidien de père attentif d’Antoine-Jean Solier, négociant marseillais qui vécut entre 1760 et 1836. L’image du père attentif et concerné par ses enfants n’est donc pas neuve, alors même que l’image du pater familias reste encore tenace dans l’esprit de nos contemporains. A l’opposé, Gérôme Truc, chercheur à l’ENS dans un article relatif à « la paternité en maternité », nous décrit sociologiquement aujourd’hui des pères en maternité au comportement soit craintifs, soit déviants, soit même absents, preuve que la paternité est également sujet d’apprentissage. Et que l’investissement du père dans les premiers jours et mois de son enfant dépendrait en partie de sa capacité à entreprendre son rôle. Il ne s’agit pas d’être père mais de «faire» le père dans un contexte pourtant baigné d’instinct maternel. Le rôle et la place du père dans le fameux triangle familial est donc encore sujet à de nombreuses questions. Une certaine confusion règne sur la place, le rôle et la fonction paternelle aujourd’hui. La faute à un sujet neuf pour les sciences molles. D’un point de vue historiographique, cela pourrait s’expliquer par le déni des historiens pour l’étude de l’intime, de l’histoire privée, au sens littéral du terme. L’historienne Anne Verjus explique en propos liminaire d’un article qui retrace le traitement de la paternité dans l’histoire : « Pendant longtemps, le père a intéressé les historiens en tant que sujet juridique et politique doté de la puissance du pater familias. Au cours du XXe siècle, c’est la remise en cause progressive de cette autorité qui a retenu l’attention. La dimension personnelle et intime de la paternité, soit la relation des pères avec leurs enfants, reste à explorer. » Même combat chez les sociologues, le Québécois Germain Dulac démontre que les études réalisées sur la paternité l’ont été autour des quatre paradigmes négatifs suivants : la passivité, l’absence, la violence et l’abus. Les études se concentraient donc sur les conséquences de l’absence ou de la passivité plutôt que sur la paternité en tant que telle, « ses caractéristiques intrinsèques, ses apports à l’éducation et l’évolution des enfants ou les façons de mieux l’exercer », écrit le psychologue canadien Yvon Dallaire. Anne Verjus complète : « L’histoire des pères est une histoire juridique et politique. Le XXe siècle ne fait que confirmer ce mouvement historiographique, avec la disparition de la puissance paternelle au profit de l’autorité parentale, ainsi que le droit pour les femmes de contrôler leur pouvoir procréatif avec les lois sur l’avortement et la contraception. C’est, alors, surtout la manière dont progressivement l’État se substitue à l’autorité du père pour protéger les enfants ou les mères seules qui est étudiée par les historiens. » Finalement, le père dans son quotidien ne sera décrypté qu’à partir des années 90 aux Etats-Unis  avec la notion neuve d’«engagement paternel». L’historien américain Stephen Frank, s’est ainsi penché sur les pères d’Amérique du Nord au XIXe siècle, pour décrire le « father involvement » dans la classe moyenne supérieure urbaine. « Les pères sont incités à jouer avec leurs enfants, en même temps que la virilité est de plus en plus associée à une présence du père dans l’espace domestique », complète l’historienne Anne Verjus.

La paternité symbolique encore profondément ancrée

Dans la théorie psychologique, la symbolique l’emporte sur le pragmatisme du quotidien.

Yvon Dallaire nous dit qu’il « existe une différence fondamentale entre rôle sexuel et fonction sexuelle. En résumé, le rôle désigne des comportements, des actes ou des attitudes conscientes, volontaires, concrètes, interchangeables et relatifs comme les tâches ménagères ou de pourvoyeurs. Ces rôles évoluent au gré du temps et des modes et peuvent être indifféremment remplis par la mère ou le père. La fonction est à l’inverse des rôles car celle-ci est inconsciente, psychologique (non volontaire), unique, spécifique et absolue (identité sexuée) ». Ce faisant, le père a une mission d’éducation de l’enfant dans son sens étymologique à savoir « faire sortir, tirer dehors, conduire au-dehors avec soin » ; mission d’éducation qui consiste donc à séparer l’enfant de la mère. Yvon Dallaire poursuit : « Il doit s’interposer entre la mère et l’enfant pour permettre à l’enfant de développer son identité en dehors de la symbiose maternelle et rappeler à la mère qu’elle est aussi une femme, une amante, un être de plaisir, non seulement un être de devoir généreux. Si la mère représente l’amour fusionnel, le père représente les limites, les frontières, la séparation psychologique. » Dans cette optique, la fonction paternelle s’exprimerait essentiellement dans cinq sous-fonctions : la protection, l’éducation, l’initiation, la séparation, la filiation.

L’image traditionnelle du père en perte de prérogatives

Aldo Naouri, pédiatre et spécialiste des relations intrafamiliales, réputé pour ses prises de position réactionnaires, auteur notamment de Eduquer ses enfants, (Odile Jacob, 2008) commente : « Mai 1968 a appelé à la disparition de l’instance paternelle, c’est-à- dire à ce qui plus précisément met une limite au désir de toute puissance de l’enfant. Jusque-là le père était légalement considéré comme le chef de famille. » Dès les années 1960, le doyen Jean Carbonnier avait eu le projet de réformer le droit familial qui en avait besoin et prévoyait en particulier de supprimer la notion de chef de famille. Mais comme de Gaulle ne voulait pas qu’on y touche, tout cela fut mis dans des cartons jusqu’à sa mort. Le dossier a été exhumé en 1969, « et on est parvenu à une solution objectivement intelligente et bonne : les deux parents sont au sommet de la famille à niveau équivalent sauf que le père demeure le chef de famille concernant la résidence de la famille. Ce qui avait pour effet de compenser l’énorme avantage qu’apporte la gestation à la mère », poursuit le pédiatre. « Après 68, les pères eux-mêmes ont voulu se mêler à la chose : c’est ce que la presse a appelé les nouveaux pères ou les papas poules. Selon moi, il s’agit de générations d’hommes qui se sont impliqués dans l’éducation mais de façon maternelle et libérale. La donne évolue en 1972 : Giscard d’Estaing ministre des Finances propose le versement d’une somme de 40 000 francs aux Algériens qui retournent au pays, mesure censée lutter contre le chômage. A l’époque, ce sont à peu près 5 900 enfants de père algérien et de mère française qui risquent de partir en Algérie sans autre forme de procès. Face à ce tollé et afin de mettre en place un jugement au cas par cas, le législateur va inventer la coparenté pour annuler l’avantage conféré au père. Et là on instaure le couple le plus inégalitaire qu’il soit. Ici le père n’a plus le soutien légal. Ici sonne le glas de l’instance paternelle soutenue par la société. »

Pour le pédiatre, rétablir la place du père passe par la bonne définition de la fonction paternelle. « On a confondu la cause et les effets. Avec une mauvaise lecture du discours «doltoien», on conclut que le père est concrètement celui qui interdit et qui ordonne. On ne pouvait pas trouver mieux pour ruiner son statut et de le mettre à la porte. Alors que sa fonction est simple à définir. Il est cette présence qui permet à la mère d’éduquer implicitement en son nom. Le père, sans avoir à intervenir directement, est symboliquement le détenteur de l’autorité véritable. La société a aussi concouru à ruiner la place du père en hissant l’enfant au sommet du modèle familial avant même la relation de couple. Dans ce cas précis, les mères veulent alors tisser un utérus virtuel extensible à l’infini et vont privilégier l’enfant à leur mari. Alors que les enfants sentent avoir un père quand ils perçoivent que leur mère en est amoureuse », ajoute Aldo Naouri.

Nouvelles velléités et obstacles durables

« Aujourd’hui le père est invité à devenir une mère bis. Bien qu’en mai 1998, le juge Bruel rendait à Lionel Jospin, alors Premier ministre, un rapport d’enquête sur les causes des troubles de banlieue de 1995. Les 400 pages se terminaient ainsi : carence du père de famille », lance Aldo Naouri.

« Le père est-il devenu une mère comme les autres ? » serait donc une question rhétorique. D’autant que dans les faits, les déterminismes socio-économiques semblent l’emporter sur la bonne volonté des pères à davantage s’intéresser à toutes les facettes de l’éducation de leur progéniture. Ainsi, une enquête de l’Union nationale des associations familiales (Unaf) publiée en 2016, qui interrogeait plus de 11 000 pères, faisait état d’une majorité (86 %) déclarant que l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants est différente de celle qu’ils ont reçue de leurs pères, tandis que près de la moitié (46 %) d’entre eux affirmaient s’être inspirés d’un tiers autre que leur père.

Aujourd’hui, force est de constater que la nouvelle paternité est pleine de bons sentiments et qu’elle souhaite établir une relation entre le père et l’enfant basée sur la proximité et la complicité affective.

Les corollaires sont évidents. L’ensemble exige d’être plus présent, impliqué. Mais cet idéal de partage se heurte pour l’instant au rôle de pourvoyeur de revenu qui est encore majoritairement dévolu aux hommes. Rappelons également que ces nouveaux pères devraient également mettre leur ego de côté d’autant que l’identité masculine reste associée à la réussite professionnelle. Exiger des aménagements en tant qu’homme n’est toujours pas rentré dans les mœurs françaises. Ajoutez à cela l’impératif des moyens financiers de la famille. Et finalement, ce partage égalitaire de l’éducation de l’enfant concernerait les milieux favorisés et diplômés… Être un nouveau père serait-il devenu un problème de riches ? Qu’en est-il d’être juste un bon père ?

Geoffroy Framery

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