6 tendances « sondées » par l’Institut français d’opinion publique.

Le travail mené en ce moment par l’Ifop, toujours fondé sur des faits et chiffres, se révèle pertinent, instructif, éclairant. Au-delà des graphiques et des diagrammes, l’Institut produit sur son site quantité de « papiers » passionnants. En témoigne cette première introspection dans la France d’après le coronavirus.

Les experts de l’Institut se fondent sur l’amplification probable de tendances que la quarantaine va amplifier, très certainement. Ils/elles travaillent à partir des données historiques de Sociovision (groupe Ifop) qui mène tous les ans une enquête sur « les valeurs et les modes de vie auprès d’un échantillon national représentatif de 2 000 Français/es ».

1 – L’« e-life », la vie face aux écrans dopée par le confinement

Ce que les sondeurs nomment l’« e-life », cette tendance à tout mettre en ligne, à tout regarder en ligne, bref à tout vivre en ligne ne va certainement pas refluer alors même que le confinement nous l’impose. L’Ifop pense que « Netflix ou Amazon seront les prophètes [de la vie en ligne] » « Du e-commerce aux e-conférences, en passant par les e-apéros, la dématérialisation va connaître une avancée spectaculaire. » On le croit d’autant plus au vu des chiffres : en 2019, 24 % des Français/es visionnent tous les jours des plates-formes vidéo de type Netflix (50 % des 15-24 ans) et 22 % « streament » sur Deezer ou Spotify (58 % des 15-24 ans). Autres accroissements attendus : réunions à distance (le pli est pris), téléconsultations des médecins, des psychologues (ça marche), bien sûr télétravail, éducation à distance, médias numériques, vente à distance, livraison au domicile, etc.

À cette nuance près, relevée par l’institut : les Français/es vont faire la fête, se déplacer, se ruer à la rencontre des leurs, prendre d’assaut les terrasses, printemps oblige, se « venger » du virus en lui faisant sa fête. Mais l’exubérance n’aura qu’un temps et les découvertes forcées des avantages du « en ligne » vont se poursuivre.

2 – Se concentrer sur l’important

En 2019, 73 % des Français/es avaient coché la case du sondage : « J’aimerais revenir à l’essentiel, me concentrer sur ce qui compte vraiment pour moi. » (+ 3 points par rapport à 2018). Or ce qui manquait était… le temps. Il est vraisemblable qu’ils/elles se le sont donné, au moins pour les chômages/activités partiels. Un nombre non négligeable de télétravailleurs n’ont guère eu le loisir d’alléger leur charge de travail, à commencer par… les journalistes ! Mais pour les salarié/es libéré/es, il est probable que l’essentiel se soit inscrit à l’ordre du jour, à moins qu’il n’ait fait peur.
Reste, comme le soulignent les analystes, le temps du foyer et des proches. « Les rituels entre proches sur Facebook ou WhatsApp se multiplient déjà – rendez-vous avec les grands-parents, discussions en ligne, etc. » Avec cette notion de « cocooning » (« mot inventé à la fin des années 1980 », rappelle l’Ifop), c’est une évolution sociologique majeure : en 2019, 66 % disaient « préférer passer des moments tranquilles avec leur famille ou leurs amis ou chez eux plutôt que de les voir à l’extérieur ». La maison, concluent les sondeurs, va tenir « un rôle central ».

3 – Consommation rationalisée ?

La société française consomme déjà différemment, comme le montrent les travaux de l’Institut : attention portée à ce que l’on achète, arbitrages accrus, recherche des meilleurs prix… En dix ans, les marchés de l’occasion ont explosé (47 % achetaient d’occasion en 2008, 60 % aujourd’hui). Le prix joue, bien sûr, mais aussi le frein volontaire à l’hyperconsommation et à l’« accumulation matérialiste ». Pour autant, l’effet rebond d’après-crise va peut-être dans un premier temps donner tort aux tendances. La chronique de notre ami Thierry Saussez est éloquente : le communicant positif parle de « reprise spectaculaire » au nom des plaisirs retrouvés : alimentaires, ludiques, nouvelle voiture (à prix cassé pour l’écoulement des stocks ?). D’où cette « vague d’hyperconsommation » prédite par l’Ifop.

4 – Le « collectif » s’imposera

Les analystes de l’Ifop évoquent un livre paru en 2010, signé par la sociologue américaine Sherry Turkle, Seuls ensemble : de plus en plus de technologie, de moins en moins de relations humaines. Elle y montrait le paradoxe d’Internet : « Les gens étaient physiquement ensemble, mais virtuellement isolés. » C’est aujourd’hui l’inverse, notent les sondeurs : « Les gens sont physiquement isolés, mais virtuellement ensemble. » L’enquête annuelle Sociovision propose aux personnes interrogées une liste de 22 mots. « Entre 2014 et 2019, illustre l’enquête, “solidarité” et “fraternité” viennent en tête, alors que “plaisir” et “réussite” se replient. » Les Français/es veulent du « collectif » et ça tombe bien, le gouvernement veut le promouvoir. Y compris pour les entreprises : la demande de RSE (responsabilité sociétale de l’entreprise) est omniprésente – « 73 % des salariés âgés de 35 à 49 ans considèrent aujourd’hui que les entreprises devraient avant tout se préoccuper de l’effet de leurs actions sur l’environnement, l’harmonie sociale et l’épanouissement de leur personnel ».

5 – La conscience écologique passera par la santé

Les « effondristes » et autres « collapsologues » sont repartis en flèche, persuadé/es que la pandémie leur donne raison. Ce qui n’est pas faux, le monde va désormais se souvenir que ses « civilisations » ne tiennent qu’à un fil, celui de l’épée de Damoclès des virus en rafales. 42 % de Français/es pensent que « notre civilisation va bientôt disparaître ».

« Ce qui est clair, c’est que le volet sanitaire de la conscience écologique qui ne cesse de s’affirmer depuis deux ans, va sortir fortifié de cette crise », relève L’Ifop. 46 % des sondé/es en 2019 se préoccupent de la dégradation de l’environnement et de sa pollution.

Les jeunes de 20 ans aujourd’hui (« biberonnés aux messages du PNNS, le Plan national nutrition santé », souligne l’analyse) seront marqués par le besoin de principe de précaution. On parlera de la génération « post-coronavirus » comme on évoque la post-soixante-huitarde. Les acteurs politiques et économiques ne pourront guère rééditer l’exploit des économies de ressources hospitalières.

6 – Que va devenir le rapport au travail ?

« Il est probable que le travail va changer », s’avancent les analystes. Le télétravail et son essor, bien sûr, mode « normal » au xxie siècle. Un salarié sur deux souhaite travailler le plus souvent hors l’entreprise, en coworking ou chez soi. Mais ce que pointe l’Institut de sondage va plus loin : les Français/es, en dix ans, ont voulu maintenir un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Ce sera d’autant plus fort après la crise. Si le travail « construit l’identité », une « vie pleinement épanouie », aussi. « Le confinement, une arme anti-burn-out ? » se demande-t-on à l’Ifop.

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