Qui est Zep lorsqu’il dessine Titeuf : un parent, un enfant, un éducateur… ?

Quand je dessine Titeuf, je suis Titeuf. Un jour, mon épouse m’a dit en m’observant : « Je sais quand tu es en train de faire Titeuf, parce que tu changes de pose. Tu te tiens comme si tu avais dix ans… »

Comment est né ce personnage ?

Titeuf n’est pas né d’un acte volontariste de ma part. Je raconte des histoires qui me semblent être vraies et marrantes. Celles que j’avais moi-même envie de lire. Je n’ai pas créé Titeuf dans un but pédagogique.

A qui s’adresse cette bande dessinée ?

Pour moi Titeuf allait parler à des adultes qui retrouveraient grâce à son personnage leur part d’enfance. Lors de sa sortie, nous avons découvert que beaucoup d’enfants venant en dédicace connaissaient les histoires par coeur et se disaient les copains de Titeuf ! Je n’avais pas imaginé que des enfants auraient envie de lire ça.

Vous dites que Titeuf, c’est le journal intime de votre enfance. C’était déjà comme ça ?

Certes l’histoire de Titeuf ne se passe pas il y a trente ans, mais ce qui a changé depuis reste de l’habillage : le rapport à la télé, à Internet… Ce que je pioche dans mon enfance, ce sont les émotions d’alors et ces émotions sont propres à cet âge, pas à l’époque.

Quelles sont ces émotions que vous décrivez ?

Le rapport à la justice et à l’autorité, la curiosité, l’envie de comprendre et de tester… de savoir si les adultes sont vraiment  ces personnes omniscientes qu’on nous présente ou s’ils ont des failles. Et puis une grande inquiétude par rapport à ce qui va venir… Titeuf, lui, a peur de l’adolescence, du rapport aux filles, du corps qui va se transformer, des choix importants
qu’il devra faire un jour.

Votre enfance a-t-elle été si terrible ?

J’ai le souvenir d’une enfance réussie, mais ambivalente… Je me rappelle de choses très légères, très joyeuses et d’autres lourdes et inquiétantes. Ma manière de traverser l’enfance, ma résilience en quelque sorte, a été l’humour. J’inventais des histoires avec des personnages comiques pour mes copains. Ces personnages jouaient nos propres rôles et nous aidaient à traverser nos histoires pas toujours marrantes : le deuil d’un proche, le racket…

Titeuf serait-il avant tout un personnage inquiet ?

Il y a effectivement une part inquiète dans Titeuf. Il pose tout le temps des questions, il a envie de savoir. Il a envie de comprendre le pourquoi des choses. C’est d’ailleurs la part d’enfance que je garde. Selon moi, cette curiosité est une forme d’honnêteté par rapport à la vie. Si l’on ne peut pas m’expliquer pourquoi cette chose injuste est ainsi, alors je veux que ça change !

En proposant aux enfants un personnage qui les entretient dans leur questionnement, ne risque-t-on pas d’augmenter leur angoisse face à l’avenir ?

Personnellement, j’ai trouvé très rassurant le fait que les adultes aussi se posent des questions. Tant que j’ai eu l’image des adultes comme étant ceux qui savaient tout, j’ai été inquiet. Je me rendais compte, en effet, qu’ils ne répondaient jamais aux questions que je me posais. En tant qu’adulte, on n’a pas réponse à tout. Faire croire le contraire à nos enfants n’est pas bon pour eux. Il est important qu’ils sachent que nous pouvons nous tromper et que nous pouvons aussi avoir à demander pardon.

Pourquoi les enfants ont-il accroché avec cette BD qui ne leur était pas destinée ?

Un jour, j’ai demandé aux enfants pourquoi ils aimaient Titeuf. Un gamin m’a répondu : « dans Titeuf, on ne nous prend pas pour des débiles ! » Il y a une manière faussement pédagogue de dire : on va enlever tout ce qui n’était pas bon dans nos souvenirs d’enfance pour ne garder qu’une image pure de cette période.

Faut-il pour autant aborder les questions d’adultes, notamment celles liées à la sexualité ?

Combien de fois m’a-t-on dit : « les enfants ne parlent pas de sexe. Ce n’est pas leur vie, ils ne sont pas encore pubères ! » Si les enfants parlent de sexe, ce n’est pas parce qu’ils sont pubères, mais parce que la société parle de sexe tout le temps ! Il y en a partout ! L’enfant est une éponge… Précisément parce que le sexe est partout, que c’est interdit et qu’on ne leur en parle pas, ils ont l’impression que c’est le sujet numéro 1 dans la vie des adultes. Or quand on est enfant, on n’a même pas envie que ce soit le sujet n°10 000… On se demande qui sont ces gens qui font ça.

Le film, comme les BD, n’épargne pas le côté « scato » omniprésent dans les cours de récré… N’allez-vous pas à rebrousse-poil de l’effort éducatif des parents ?

(Rires) C’est à prendre ou à laisser ! Quand j’écris et que je suis Titeuf, que je suis dans mon état d’enfance, cela m’amuse. Pour moi, cet aspect de l’enfance fait partie du plaisir de la transgression qui fait grandir. Un peu comme la grossièreté : Titeuf est d’une grossièreté créative. Il invente des insultes en mélangeant des mots qu’il ne comprend pas toujours lui-même, parce qu’il éprouve du plaisir à les dire.

Que répondez-vous à ceux qui vous disent que Titeuf, c’est vulgaire ?

Je réponds que selon moi la vulgarité consiste à montrer son derrière à la télé pour vendre son film. C’est vulgaire, parce que c’est gratuit. Je trouve que la grossièreté, quand on est enfant, c’est essentiel. La grossièreté est un état de développement de l’enfance… et un état de plaisir. Une histoire de crotte de chien, c’est jubilatoire quand on est gamin ! Tous les enfants sont grossiers, même les mieux élevés. Pas devant leurs parents, bien entendu… Un enfant qui n’essaie jamais de faire une chose interdite ne va pas bien ! C’est important qu’il se lâche ! Cela ne veut pas dire qu’il va devenir un individu peu fréquentable.

Quelle est la vraie histoire de ce film ?

Dans le film, ce n’est pas tant l’histoire des parents qui m’intéressait que celle de Titeuf. Les parents, on comprend vaguement qu’ils ont une fatigue, mais qui n’est pas très profonde. Ils ont besoin de prendre de la distance, puis se retrouvent. Leur histoire n’est finalement pas originale. Ce qui m’intéresse, c’est comment Titeuf la comprend, comment il la vit et va essayer d’en faire quelque chose… En réalité, son gros problème à lui n’est pas la séparation temporaire de ses parents… mais le fait qu’il n’ait pas été invité à l’anniversaire de Nadia ! Il se dit alors que s’il demande à son père d’aider la mère de Nadia, il « entre dans la place » Il fait de lui son cheval de Troie…

Quelles sont les préoccupations de Titeuf ?

Titeuf a dix ans. Il a un âge où les garçons sont des garçons. Ils restent dans leur bastion de garçons et ne veulent pas inviter les filles à leur anniversaire. Les filles sont des filles et restent dans leur bastion de filles. C’est justement l’âge avant lequel ils doivent fonctionner ensemble… Pour Titeuf, le trophée ultime serait que Nadia devienne sa copine. En même temps, la pire des punitions pour lui serait de passer tous ses samedis avec elle, car il ne sait absolument pas quoi faire avec une fille ! On partage peu de choses à cet âge-là. Garçons et filles se regardent comme appartenant à deux mondes différents. Et puis, la menace ultime, c’est que bientôt la seule chose qui comptera dans leur vie sera les relations des filles et des garçons. Quand il réalise cela, Titeuf est terrorisé. Je me souviens quand les grands frères ou les copains disaient « tu verras, après tu vas en boum, tu danses, pendant que tu danses tu dois l’embrasser sur la bouche »… Nous trouvions cela dégueulasse et on ne voulait plus y aller… C’est difficile d’expliquer à un enfant qu’un jour on peut être amoureux.

Titeuf, son père, ses copains… chacun à sa manière est un peu un anti-héros ! Pourquoi les enfants l’aiment-ils malgré tout ?

Titeuf est une espèce de paratonnerre pour les autres enfants. Les enfants l’aiment parce qu’il est moins doué  qu’eux. Ils aimeraient bien poser certaines questions, mais ils ont peur d’avoir l’air « trop débiles » Titeuf, lui, les pose et tout le monde se moque de lui. Ce qui est drôle et dont on a besoin de rire, ce sont ces petites choses qui ne fonctionnent pas : porter un appareil dentaire, être gros…

Titeuf a-t-il vraiment besoin d’aller voir un psy ?

Pas du tout ! Titeuf va voir un psy parce que les adultes sont incapables d’être conséquents avec ce qu’ils font… Titeuf fait des conneries depuis toujours, mais tout à coup, ses parents les associent à leur propre culpabilité. Ils se disent que s’il fait cela, c’est à cause d’eux. Ils l’envoient donc voir un psy. L’histoire relate une sorte de déresponsabilisation des adultes : les parents, le directeur, le psy… Personne ne sait quoi faire. Mais ce dont Titeuf a besoin, c’est de raconter l’histoire qui lui fait vraiment de la peine, à savoir qu’il n’est pas invité à l’anniversaire de Nadia et qu’il ne comprend pas pourquoi. Mais personne n’écoute cela. Ce que les adultes ont envie d’entendre, c’est pourquoi il est difficile pour lui que ses parents se séparent momentanément…

Propos recueillis par Marie Bernard

Laisser un commentaire