Voilà des mois que ce fichu Sars-CoV-2 défie le lien social. Les relations familiales, elles aussi, pâtissent de la crise sanitaire. On en viendrait presque à regretter les interminables repas du dimanche midi ! Pour l’heure, les rassemblements familiaux n’ont forcément pas la même saveur. D’abord parce qu’ils sont réduits. Mais surtout parce qu’ils génèrent un sentiment de « pas comme avant ». Phénomène temporaire ? La covid-19 laissera-t-elle des traces dans les relations cultivées avec nos proches ?

«Il nous paraît raisonnable de vous recommander une jauge de six adultes à table sans compter les enfants », dixit le Premier ministre Jean Castex, début décembre, à propos du déroulement des fêtes de fin d’année. Ajoutez un couvre-feu qui s’étale de 20 heures à 6 heures, les réunions, et même les plus privées, sont pointées du doigt. « Les Français·es respectent plutôt bien les mesures dans la sphère publique et la sphère professionnelle. Mais il reste cette troisième sphère, la sphère privée, qui peut devenir un point d’échappée pour le coronavirus », décrivait en septembre Philippe Amouyel, professeur de santé publique au CHU de Lille. Seul Noël aura échappé à la règle, preuve que le gouvernement s’est autoconvaincu du bienfait de retrouvailles – même courtes – avec le noyau familial. Quitte à en redouter le pire.

Rassemblements familiaux, résister à la tentation ?

À l’ère covid, se réunir en famille a tout d’un dilemme cornélien. Car profiter de ses proches, retrouver ses repères et briser le manque familial riment aussi avec peur de la contamination. Mais le besoin de retrouver les siens dépasse-t-il la peur de la maladie ? Pour le professeur Michel Lejoyeux, chef de service psychiatrie et addictologie à l’hôpital Bichat à Paris, difficile de donner une réponse unique : « Nous ne réagissons pas toutes et tous de la même manière, les plus malades, les plus isolé·es réagissent différemment de celles et ceux qui vont faire preuve de résilience. Tout dépend aussi de la relation que l’on a avec les rassemblements familiaux. Il n’y a pas de réveillon type, par exemple ! » Pas de rassemblement familial type, donc.

Mais pour garder tout de même une atmosphère conviviale lors de nos retrouvailles – et c’est possible –, il est essentiel de trouver le juste milieu. Ne pas nier la réalité et la complexité sanitaire et ne pas tomber dans la psychose. D’un côté, « faire de cette contrainte un bonheur absolu lorsque l’on se retrouve n’a aucun sens », estime le professeur Lejoyeux, auteur des Quatre temps de la renaissance (2020). L’inverse demeure aussi valable : « Évitons de tomber dans une hypocondrie collective », renchérit-il. Peut-être aussi le moment de s’essayer à des partages familiaux à distance, en virtuel. Même si les émotions risquent de ne pas être les mêmes, pour l’heure, il se révèle primordial de « réinventer » la façon dont on se rassemble… y compris en famille.

Et à long terme ?

Derrière le manque de proximité familiale, des études ont montré les effets pervers de l’isolement, en dépit de sa vocation à réduire le nombre de contaminations. Dans la revue Trends in Cognitive Sciences, le Dr Danilo Bzdok, professeur à l’Institut neurologique de Montréal, et Robin Dunbar, professeur émérite au Département de psychologie expérimentale de l’université Oxford, ont mis en avant les conséquences délétères de l’isolement social et du manque d’interactions induits par les restrictions sanitaires. De là, « l’interaction sociale est tellement importante pour l’être humain, est tellement cruciale pour les gens de tout âge, des bébés aux personnes âgées, que s’il y a une carence d’interactions sociales comme ce pourrait être le cas en raison de l’isolement massif qu’a entraîné le confinement, ces gens-là perçoivent cette exclusion sociale comme une menace », affirme le Dr Bzdok.

C’est sans doute l’obsession de toutes et tous, retrouver notre vie d’avant, ou celle d’après, mais surtout pas celle que nous endurons depuis le mois de mars. Rien ne dit que les rassemblements familiaux ne seront plus jamais comme avant. Le professeur Michel Lejoyeux, dont le nom même ressemble à une promesse, a écrit aussi Les quatre saisons de la bonne humeur (2016). Il ne cesse de lutter contre le pessimisme structurel. « Nous sommes toutes et tous des pessimistes qui nous soignons. » Bien sûr, au regard de la crise, pas question de prôner un optimisme béat et déconnecté, mais un optimisme de combat, « le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté », disait le philosophe Alain.

Geoffrey Wetzel

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