Auteur de deux ouvrages consacrés aux musiciens qui ont changé sa vie, Éric-Emmanuel Schmitt nous donne les clés d’accès aux grandes œuvres musicales.   Entretien.

Comment est né chez vous cet amour pour  la musique ?

La musique, avant de l’aimer je l’ai subie. Ma grande sœur, qui a cinq ans de plus que moi, torturait le piano familial… Je détestais ce bahut sonore et puis… un dimanche, une amie de la famille est venue et a joué. Soudain, ce meuble jusque-là insupportable est devenu absolument enchanteur. J’ai été émerveillé par les arpèges, par la mélodie… Dès le lendemain, j’ai dit à ma mère : « Je veux un cours de piano ». Alors, j’ai commencé à jouer. Au départ, c’était difficile, parce qu’on a tout à apprendre : c’est décourageant même. J’ai voulu abandonner plusieurs fois. Mais fort heureusement, ma mère a maintenu le cap, et m’a forcé à continuer. Au bout de quatre ans, j’étais un mélomane absolu. La musique ne m’a plus jamais quitté, et je ne l’ai plus jamais quittée. Le piano est devenu un compagnon indispensable de ma vie. Je ne peux pas vivre dans une maison sans piano. Pour moi, c’est comme s’il manquait le chauffage central… L’âme d’une maison, c’est l’endroit où l’on peut faire de la musique.

Vous avez finalement découvert l’art musical à travers sa pratique…

Oui. Après, je me suis mis à écouter des disques et à me faire une culture musicale, en autodidacte. La musique est un continent que j’ai d’abord exploré seul, avec mon sac et mon piolet, sans guide. Puis, elle est devenue un territoire connu. Mes parents avaient quelques disques, mais ils n’étaient ni mélomanes, ni musicolâtres… Ils aimaient bien la musique, mais sans plus. Fort heureusement, ils m’ont toujours donné un peu d’argent pour m’acheter les albums que je voulais. J’écoutais France Musique et je lisais beaucoup d’ouvrages qui me permettaient de comprendre l’histoire et la vie des compositeurs.

Comment avez-vous appris à passer de la pratique à l’écoute ?

Au début, mon écoute était axée sur le plaisir. Elle était finalement assez superficielle, parce que je n’attendais pas de grandes choses de la musique. Comme je le raconte dans Ma vie avec Mozart, il a fallu que je passe par la crise d’adolescence pour que tout change. Il a fallu ce moment noir de mon adolescence où j’étais totalement déprimé, où j’avais des envies suicidaires, où je voulais quitter ce monde… il a fallu que je descende aussi bas pour être subitement ébloui, inondé par l’œuvre de Mozart. Le déclic s’est fait à l’Opéra de Lyon, en assistant aux répétitions des Noces de Figaro pendant l’air de la Comtesse. En quelques minutes, cette musique m’a guéri de mon mal de vivre : elle témoignait du fait que la beauté existait. C’était la guérison par la beauté. L’art nous restitue la splendeur du monde. Certains l’auraient trouvée avec d’autres musiciens que Mozart, ou d’autres arts que la musique. Mozart a été pour moi cette clé qui m’a ouvert les portes du monde. Il me rendait les saveurs,les goûts, les parfums, la complexité des êtres, la perfection de la nature… Mozart, ce n’était pas seulement la clé du monde, ni celle de la musique, c’était la clé de tout ce qui est admirable dans le monde. Si cette beauté existait sur Terre, alors je voulais bien rester un petit peu de temps pour la découvrir. A partir de ce moment-là, je me suis rendu compte que la musique était plus que de la musique. Que c’était quelque chose qui m’aidait à vivre. Quelque chose qui pouvait au fond changer mon esprit. C’est ce que raconte Mozart dans La flûte enchantée : la flûte enchantée, c’est cet instrument magique qui peut transformer le bougon en amoureux, qui peut guérir Hamlet de la jalousie… La musique entre tout à coup dans notre intime, elle se trouve dans notre vie psychologique, affective, spirituelle, et elle peut faire bouger des frontières intérieures qui seraient inaccessibles à d’autres arts.

« Tout homme appareillé de deux oreilles, d’un cerveau et d’un coeur, peut vivre de grandes émotions musicales »

Peut-on écouter de la musique en faisant autre chose ?

On ne peut pas vivre avec la musique sans lui donner du temps. Il faut se donner intégralement à la musique pendant le temps où on l’écoute. Ceux qui écoutent de la musique en faisant autre chose n’écoutent pas ! Ils transforment la musique en ce qu’Erik Satie appelle la « musique d’ameublement », c’est-à-dire en cette espèce de confort ou d’inconfort sonore. Écouter de la musique, ce n’est pas ça. C’est prendre le temps de s’asseoir. Qu’est-ce qu’écouter, de manière générale ? C’est faire le vide de soi en soi, pour laisser la place à l’autre. On n’écoute pas si on ne se vide pas de soi, il faut laisser l’autre entrer tout entier. Que ce soit écouter l’autre quand il vous parle, ou écouter l’autre quand il fait de la musique. Donc, il faut s’extraire de soi. Il n’y a rien de plus agréable que de s’extraire de soi ! Me débarrasser de moi-même régulièrement, c’est-à-dire tous les jours pour écouter de la musique ? Quel bonheur ! Parce que je me fatigue. J’en ai marre d’être toujours en rapport avec moi-même, marre de me porter, d’avoir les mêmes soucis, les mêmes exigences, les mêmes tensions… Je me débarrasse de tout ça, je laisse la musique entrer en moi et m’emmener vers d’autres horizons, vers d’autres sentiments. Alors, elle m’élève, me console, m’exalte.

« Je ne serais pas là sans mes rencontres musicales avec Mozart, Beethoven et Schubert. Ces personnes ont joué un rôle aussi réel dans la constitution de ma personnalité que mes parents ou ma sœur. »

Apprécier une oeuvre musicale nécessite-t-il une vraie initiation ?

Non. Je pense qu’il faut simplement apprendre à écouter de manière non distraite. Il faut lutter contre la paresse auditive. La variété, la techno, le rap… stop, ça suffit ! La musique se répète cent-cinquante-mille fois… En musique classique, un compositeur est censé nous bouleverser avec une note, en finissant la phrase de façon différente, en changeant d’instrument… C’est un art de la nuance, un art minimaliste. Si votre écoute est non-attentive, vous ne percevez rien. Il y a des gens qui n’entendent pas Mozart ! La difficulté consiste à faire le vide de soi en soi. C’est très dur pour l’adolescent ! La musique est un voyage hors de soi, mais un voyage qui à la fin fait revenir sur soi. Éprouver toutes ces émotions, se calmer, s’élever, avoir une vision plus pacifiée de l’existence, finalement c’est s’enrichir. Lorsqu’après ce voyage on redevient soi-même, on a de jolies cicatrices de ce qu’on a vécu…

Faut-il connaître son compositeur pour apprécier un morceau ?

Non. Je pense que la musique doit parler d’elle-même. En outre, on peut lire toutes les biographies de Mozart et n’être pas capable d’entendre un de ses morceaux ! La connaissance livresque ne doit pas se substituer à l’expérience musicale. En fait, je ne pense même pas qu’elle puisse l’aider. Parfois, on se rend compte incidemment qu’il y a un accord entre le sentiment que nous font éprouver certaines musiques et la vie de leurs auteurs. Tout homme appareillé de deux oreilles, d’un cerveau et d’un cœur, peut vivre de grandes émotions musicales. Après, s’il le veut, qu’il les développe par du savoir, par de l’érudition, par une sorte d’exhaustivité amoureuse qui fait qu’il va s’intéresser aux autres œuvres, à la vie de l’auteur, à ce qu’il pensait… Pour cela, il suffit d’être amant. Il n’y a pas de « Interdit aux moins de… » (Rires). C’est plutôt « Interdit à qui n’écoute pas » !

Dans Kiki Van Beethoven, vous faites dire à l’un de vos personnages: « Si l’on veut mener une vie ordinaire, mieux vaut se tenir à l’écart de la beauté. Sinon, par contraste, on aperçoit sa médiocrité, on mesure sa nullité »…

On a peur du beau. On a peur de ce qui est grandiose, de ce qui est élevé, parce qu’au fond on complexe devant cela en se disant : « Je ne suis pas à la hauteur ». C’est ce qui éloigne certains des grands arts, de la musique classique, des musées ou des livres. Il y a des livres dont on vous dit : « Il faut avoir lu ça ». Quand vous prenez le livre, vous êtes terrifié, vous vous demandez : « Est-ce que je vais aimer ? » Avant même de commencer l’expérience, vous vous sentez coupable de ce que, peut-être, vous n’allez pas l’aimer autant qu’il le faudrait. La beauté, c’est impressionnant, on en a peur. Ayons le courage de vaincre cette peur, parce que l’expérience de la beauté nous enrichit ! Elle nous élève, nous agrandit. Je suis un humaniste. Je crois à une structure universelle de l’âme, des sentiments et même de l’esprit. J’ai voyagé dans cinquante pays et j’ai pu constater qu’il y a comme des invariants… On voit des musiciens de Corée, du Japon ou de Chine jouer Bach, Beethoven ou Mozart comme si c’était leur langue natale. Ils ne sont pas en train de faire des faux ! Ils expriment aussi intégralement que nous, aussi authentiquement que nous ce qu’ils ressentent à l’intérieur.

La contemplation du beau entraîne-t-elle toujours cette remise en cause personnelle ?

Non. L’expérience du beau n’est pas forcément dérangeante. Parfois, elle peut conforter des aspirations. Elle peut transformer aussi. Ce n’est pas dérangeant d’être transformé par la musique. Mais effectivement, dans le livre, je dis parfois que seule l’expérience émotive forte peut déplacer des frontières intérieures. On peut plus facilement faire bouger les préjugés par l’émotion que par un discours ou un raisonnement – que cette émotion soit musicale, théâtrale ou littéraire. Par exemple, si je fais un discours sur la tolérance, évidemment tout le monde va dire : « Oui, d’accord, bien sûr ». Qui osera dire qu’il est contre la tolérance ? Et après, chacun repart dans son intolérance quotidienne. Si par la fiction, tout d’un coup vous créez de la sympathie pour un personnage, quelle que soit son origine, vous pouvez faire naître la tolérance chez le lecteur. Je crois beaucoup à la fiction pour cela.

Dans les deux oeuvres que vous avez consacrées aux compositeurs, ces derniers sont systématiquement posés dans un rapport à Dieu. Pensez-vous que la musique mène plus directement à se poser la question de son existence ?

Les plus grands athées disent toujours que s’il y a bien un art qui leur permettra de douter de leur athéisme, c’est la musique. Cela m’a toujours frappé. Malraux, par exemple, disait que dès qu’il écoutait Mozart, il remettait en question sa négation éventuelle de l’existence de Dieu. La musique serait comme l’émanation d’un ordre qui nous échapperait. Pour ma part, je suis croyant, et la musique fait partie de mes pratiques spirituelles. Elle va parfois jouer le rôle de la méditation ou de la prière, ou bien m’aider à m’éloigner de la médiocrité ordinaire, des violences que je peux éprouver… Elle me permet de quitter cet horizon-là pour trouver un état de sérénité, de contemplation, de paix intérieure. C’est un chemin jusqu’au temple de la prière ou de la danse du derviche.

Vit-on mieux quand on est mélomane ?

Je pense que toute personne qui vit avec un art vit mieux que ceux qui se perdent dans le quotidien, dans le métier ou dans les stress de la vie. Les gens qui ont un rapport contemplatif à la nature peuvent éventuellement s’en passer. Peut-être que le sixième art, c’est la nature elle-même : elle peut aussi offrir un sentiment d’impuissance, de réconfort. Elle est capable d’enrichir la vie spirituelle de passionnément ! Pour moi, l’opéra est l’art ultime. Celui dans lequel sont réunis tous les arts. Mais je ne serai jamais compositeur de musique, ni compositeur d’opéra. En revanche, je suis dramaturge et j’ai pour projet d’écrire un livret d’opéra…

Pensez-vous qu’à l’adolescence, la musique structure la personnalité ?

Toute rencontre change la personnalité. Quand on est adolescent, une grande rencontre – que se soit celle d’une personne, d’une musique, d’un livre, d’un film… – peut totalement changer son avenir. La rencontre, c’est l’extrême considération pour l’autre, c’est l’écoute de l’autre. Il y a un avant et un après. Dans nos vies, on croise des gens, mais on les rencontre rarement. De la même façon, on entend des musiques, mais on les écoute rarement. En tant que musicien, j’ai été profondément influencé, modifié, enrichi par les musiques que j’écoute. Je ne serais pas là sans mes rencontres musicales avec Mozart, Beethoven et Schubert. Ces personnes ont joué un rôle aussi réel dans la constitution de ma personnalité que mes parents ou ma sœur.

Vous êtes-vous essayé à l’art de la composition ?

J’ai beaucoup composé quand j’étais adolescent, mais j’ai eu un grand éclat de lucidité : je me suis rendu compte que c’était très très très joli. (Rires). C’est-à-dire que c’était assez insignifiant : mon imagination musicale était sous influence. Je reproduisais toujours du pseudo-Debussy, du pseudo-Ravel, du pseudo-Poulenc… Je n’avais pas de personnalité musicale, alors que j’ai de l’imagination littéraire.

Avez-vous pensé à composer un opéra ?

Malheureusement, vouloir et pouvoir ne vont pas de pair. J’aurais voulu cela passionnément ! Pour moi, l’opéra est l’art ultime. Celui dans lequel sont réunis tous les arts. Mais je ne serai jamais compositeur de musique, ni compositeur d’opéra. En revanche, je suis dramaturge et j’ai pour projet d’écrire un livret d’opéra…

Que pensez-vous de l’enseignement musical dans le système scolaire français ?

L’enseignement de la musique dans les établissements scolaires est une catastrophe nationale. Nous ne sommes pas une nation très musicienne. C’est d’ailleurs extraordinaire qu’il y ait eu autant de grands compositeurs français dans l’histoire ! On pourrait presque dire que les compositeurs dédouanent la France de la médiocrité de l’ensemble… Dans certains pays, notamment en Finlande, il n’y a pas beaucoup de grands compositeurs. En revanche, tout le monde sait chanter juste. Chez nous, seule une volonté politique forte pourrait changer les choses. Il est certain que ce n’est pas avec une heure de cours par semaine et l’initiation à la flûte à bec qu’on va faire aimer la musique aux enfants. Il faut être un grand virtuose mondial, très au-dessus des autres, pour arriver à produire quelque chose de correct avec une flûte à bec ! C’est l’instrument le plus strident, le plus limité et laid de son qui soit… et c’est avec cela que l’on nous fait apprendre la musique ! Il suffirait simplement d’apprendre à chanter juste, à l’unisson, puis à plusieurs voix… Apprendre des morceaux ou des chansons par cœur est essentiel. Le par-cœur nous modifie. Il permet de mettre toujours un peu plus d’esprit dans son corps. Mettre des mots dans sa mémoire, de la musique dans ses doigts ou dans ses pieds… C’est spiritualiser son corps. C’est le charger à bloc d’éléments spirituels…

Propos recueillis par Marie BERNARD

A lire

  • Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent…, Eric-Emmanuel Schmitt, Editions Albin Michel,22,90 euros
  • Ma vie avec Mozart, Eric-Emmauel Schmmitt, Editions Albin Michel, 22,90 euros

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