On peut sauver quelqu’un du virus, pas de la solitude.

Un article de The Conversation, le site d’information qui lie l’expertise universitaire à l’enquête journalistique, revient sur un syndrome méconnu : au-delà du virus, la contagion du « glissements » chez les vieilles gens.

Âgée de 95 ans, Odette avait déjà lutté plus de 10 jours contre la covid-19. Elle avait vaillamment surmonté le confinement dans sa chambre, la toux épuisante, la fièvre qui monte et descend en un V caractéristique. Les soignants étaient confiants, ils/elles rassuraient même la famille par téléphone sur son état somatique. L’espoir renaissait. Mais brutalement, alors que son corps ne présentait plus de signes inquiétants, tout se précipita. On allait la perdre… Et ce qui la mettait en danger, c’était le chagrin de ne plus voir les siens.

Odette fermait les yeux, la bouche, tous les contacts et ouvertures possibles vis-à-vis des soins prodigués avec patience et d’infinies précautions compte tenu du danger potentiel de contamination par les soignants masqués, « charlottés », gantés, en blouse et surblouse. Rien n’y faisait. Elle se laissait mourir. De façon active, en arrachant la perfusion posée pour son hydratation. De façon passive, en refusant toutes les tentatives prises pour la nourrir comme un bébé – espérant que le réflexe de succion perdure, nous lui donnions des petites potions enrichies à boire, à téter. Le chagrin l’emportait. Elle se laissait glisser vers la mort.

Un état de grande déstabilisation somatique et psychique
Ce syndrome de glissement ne nous est pas inconnu : il a été décrit en 1956 par Jean Carrié, dans sa thèse de médecine. Partant de ses observations dans un hospice pour personnes âgées, ce gériatre remarque que certains processus de fin de vie s’apparentent à un « glissement », une sorte de « processus d’involution et de sénescence porté à son état le plus complet ». D’autres médecins ont ensuite précisé le propos. À l’instar d’Yves Delomier, qui lors du 4e congrès international francophone de gérontologie, en 1990, en donne une définition plus restrictive.

Selon ce gériatre, un tel syndrome spécifique de personnes âgées, fragiles et polypathologiques, marque un état de grande déstabilisation somatique et psychique d’évolution gravissime. Il y voit une décompensation aiguë (infectieuse, traumatique, vasculaire, chirurgicale, choc physique, etc.) qui fait suite à un facteur déclenchant physique ou psychique – ici la covid-19, maladie fragilisante en elle-même et qui a en outre imposé des mesures de confinement pouvant être vécu de la part des personnes âgées comme un abandon familial.

Touchant de 1 à 4 % des personnes âgées hospitalisées, ce syndrome peut conduire à la mort en quelques jours à un mois, à travers des troubles biologiques et neuropsychiques sévères, si un traitement n’est pas mis en route suffisamment tôt : suivant les études, le décès survient dans 80 à 90 % des cas. S’il est mal défini dans la classification internationale des maladies, plusieurs signes physiques et psychiques doivent l’évoquer : l’anorexie et l’absence de soif (adipsie), la dénutrition et la déshydratation, des troubles sphinctériens (atonie intestinale et vésicale), mais aussi un repli sur soi, le mutisme, le fait de vouloir rester au lit, le refus de s’alimenter et d’être soigné. Mais que sait-on précisément des origines de ce syndrome ?

Plusieurs hypothèses psychopathologiques
Si l’on ne dispose pas encore de véritable étiologie, plusieurs hypothèses psychopathologiques ont été avancées, qui mettent en avant la dépression avec une dimension suicidaire, une conduite régressive, un état post-traumatique ou un état de désorganisation psychosomatique. Certaines font de la dépression l’un des facteurs déclenchants, quand d’autres évoquent un état « confusodépressif » ou « asthénodépressif », ou encore une forme de dépression sévère, dépression différente dans ses manifestations de ce qu’elle est chez les personnes plus jeunes, la tristesse y étant rarement exprimée tandis que sont bien présentes l’irritabilité et l’opposition, avec refus de s’alimenter. C’est notamment ce que tend à prouver une enquête portée à la connaissance du public en 2012 et menée dans une maison de retraite de la région de Rabat.

Soixante hommes et femmes âgés en moyenne de 73 ans ont répondu à un questionnaire visant à établir la sévérité de la dépression associée à leur syndrome de glissement. Tous étaient délaissé/es par leurs proches et bon nombre avaient des antécédents médicaux ou chirurgicaux susceptibles d’avoir déclenché un syndrome de glissement : 57 % avaient souffert de pneumopathies, 43,5 % de cardiopathies, 15 % un antécédent d’AVC (accident vasculaire cérébral) et 78,33 % des endocrinopathies, en particulier du diabète. Ils ont répondu à un questionnaire connu sous le nom de geriatric depression scale (GDS) – en français échelle de dépression gériatrique (EDG) – et composé de 30 items à même d’établir un score donnant la gravité de la dépression. Or quels résultats ont obtenu les chercheurs ? Pour 61,66 % des patients, la dépression était légère à modérée (score de 15 à 22), mais elle était sévère chez un tiers d’entre eux.

Pour ces auteurs, si le syndrome de glissement est parfois considéré comme une forme de dépression, « il ne s’agit pas d’une véritable pathogénie, mais d’une polypathologie infraclinique ». En clair, ils soulignent la présence d’une insuffisance rénale (liée à la déshydratation et à l’anorexie), d’un débordement des systèmes de défense par la maladie initiale, de déficits hormonaux exacerbés ou encore de carences restant à un stade infraclinique jusqu’à la décompensation entraînée par la maladie aiguë. Et ils considèrent que « ce syndrome, dont le pronostic est réservé, revêt la forme d’un suicide et exige une prise en charge multidisciplinaire. »

Ne pas se contenter d’antidépresseurs
En pratique, il est en effet fréquent que l’on se contente de diagnostiquer un épisode dépressif majeur, voire une dépression sévère à tonalité mélancolique, et que des antidépresseurs soient prescrits en intraveineux. Mais comme le notent ces chercheurs, quelle que soit la molécule prescrite, dans 30 % des cas les patients ne répondent pas au traitement par antidépresseurs. Et plusieurs auteurs ont par ailleurs rapproché le syndrome de glissement de certaines dépressions du bébé ou encore du concept anglo-saxon de failure to thrive, issu de la pédiatrie et correspondant à « un échec, une défaillance à croître, à prospérer, à bien se porter. »

Séparé de sa mère et manquant d’affection, le tout jeune enfant peut en effet sombrer dans cet état dépressif décrit en 1945 par le psychanalyste René Spitz et qualifié d’hospitalisme. Or de quoi s’agit-il ? De bébés qui, privés de lien affectif, se mettent à pleurer, à rester en retrait et détachés, avant de maigrir, d’être sujets aux infections, puis de voir s’altérer leur développement psychique et moteur : après cinq mois de carence effective, le développement s’arrête et les troubles peuvent conduire au décès.

Les analogies sont nombreuses. Chez le bébé victime d’hospitalisme comme chez la personne âgée souffrant du syndrome de glissement, les manifestations cliniques sont à la fois comportementales et somatiques, et les symptômes marqués par la passivité et le retrait, rendant les soins difficiles. Qui plus est, dans les deux cas, on note au départ l’alternance entre des phases d’apathie et d’agitation, et la succession de phases de détresse, puis de désespoir et enfin de détachement.

À l’évidence, les antidépresseurs ne sont donc en aucun cas suffisants. Il faut bien davantage pour retrouver le chemin de la vie. La prise en charge se doit en effet d’être médicale, infirmière, diététique, physiothérapique et psychique. Avec aussi et surtout, des mots doux, des caresses, des paroles tendres et affectueuses, et tout simplement les visites des personnes aimées… ce qui est malheureusement difficile à mettre en musique, en temps de covid-19.

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