La bosse des maths autrement

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Le rapport de Cédric Villani vise à réconcilier les élèves avec les maths, car blocages et difficultés existent chez certains enfants. Bonnes nouvelles, des apprentissages différents apparaissent.

«Quatre stylos valent 4,42 euros. Combien valent 14 stylos ? », une simple règle de trois qui restera dans les annales pour avoir été soumise en 2008 à Xavier Darcos, agrégé de Lettres et ministre de l’Education nationale à l’époque, à laquelle il a répondu : « Ça, je ne sais pas le faire du tout ». C’est un fait, certains esprits, aussi brillants soient-ils, semblent hermétiques aux mathématiques dès le plus jeune âge. Certains sont parvenus à redresser la barre, comme Michel Rocard, passé par l’ENA et l’Inspection des Finances, qui déclarait en 2001 « je dois admettre que j’étais nul en maths ». D’autres n’ont pas cette chance et contrarient leur future carrière, ou restent traumatisés par de mauvais souvenirs. Pourtant une meilleure connaissance du cerveau et de nouvelles approches peuvent changer la donne.

Moyen de sélection avant tout

Les mathématiques jouent malheureusement le rôle du latin il y a bien longtemps : la sélection. « On a besoin d‘ingénieurs, mais aussi de techniciens qui ont des compétences poussées en mathématiques, et il y en a de moins en moins. La matière s’en trouve survalorisée, et c’est une mauvaise chose », soutient Adeline Ernoult, présidente de l’APNEP, association de professeurs de mathématiques, qui participe à la réflexion pédagogique. La pression des parents y est bien souvent accrue. « Les maths ? Ce sont pour moi les cris de colère de mon fils autour de la table en été, alors que nous essayons de limiter la casse pour l’année à venir », se lamente Alexandra Eglin, mère d’un enfant de 12 ans à Saint-Etienne. Mais inciter un élève bloqué à travailler davantage avec une « meilleure » méthode de fiches ou d’exercices revient souvent à accroître sa douleur et son inhibition. Les réticences ne sont bien souvent pas de la mauvaise volonté ou de la paresse, mais une incompatibilité avec l’enseignement dispensé.

Stricte application des consignes

Les jeunes qui ont spécifiquement des difficultés en maths à l’école ont un point commun, selon Mickaël Launay de la chaîne MicMaths sur YouTube, qui travaille pour des associations comme le Comité international des jeux mathématiques (CIJM), organisant un salon à Paris depuis 16 ans. « Ils sont gênés par un manque de sens, ne supportent pas l’obligation d’acquérir des concepts par cœur sans savoir d’où ils viennent. Un peu comme s’ils apprenaient une langue en phonétique sans comprendre d’où viennent les mots. On sent même chez les bons élèves, qui maîtrisent les équations et méthodes, qu’ils appliquent de simples procédures. » La principale critique de l’enseignement en France est qu’il reste artificiel, utilisant des problèmes fabriqués de toutes pièces. « On trouve des enfants qui connaissent par cœur les tables de multiplication, mais qui vont éprouver les pires difficultés, si trois paniers possèdent cinq pommes chacun, à calculer le nombre total de fruits », constate Mickaël Launay qui a écrit sur le sujet(1). Cette pédagogie reste seulement efficace pour accompagner les bons élèves qui comprennent très vite et se destinent à devenir ingénieurs, en témoigne leur succès à l’étranger. Les autres peuvent s’ennuyer ou carrément verrouiller leur pensée, car ils ne trouveront rien à quoi se raccrocher. « En mathématiques ils ne disposent pas, comme dans d’autres matières, d’éléments concrets qui puissent servir d’amortisseur. En français, la grammaire n’existe pas toute seule : elle s’appuie sur des textes, des phrases, des livres qu’on peut tenir en main… », avance Sonia Arnoux, psychopédagogue mère de deux enfants de huit et dix ans à Saint-Nazaire. Pourtant, « le désir de savoir existe chez tout enfant, qui éprouve spontanément le désir d’apprendre. L’être humain sent dès la naissance qu’apprendre à saisir et utiliser toutes les ressources disponibles dans son environnement est vital pour sa conservation et sa croissance », rappelle la psychanalyste Martine Menès(2).

Un devoir de flexibilisation de l’enseignement

Les politiques multiplient les effets d’annonce, comme en atteste la réforme en cours qui s’inspire de la méthode de Singapour. Mais globalement l’approche change lentement. L’évaluation des enseignants sur l’acquisition du programme et un certain dogmatisme poussent au bourrage de crâne. « Avant la révolution industrielle l’enseignement était très ergonomique mais pas démocratique. Puis cela s’est inversé. A nous de faire la synthèse au XXIe siècle », exhorte Idriss Aberkane, spécialiste des neurosciences qui conseille plusieurs gouvernements sur leur système éducatif (3). « Il n’existe en fait pas de solution miracle pour fixer la mémoire ou capter l’attention, il faut en tester plusieurs et voir comment les enfants réagissent. Tous ne seront pas réceptifs », affirme Michaël Launay. Les expérimentations de Céline Alvarez à l’école maternelle Jean-Lurçat en Zone d’éducation prioritaire (ZEP) de Gennevilliers, ont d’ailleurs étonné par leur succès : à la fin de la deuxième année, tous les élèves de grande section et 90 % de moyenne section étaient lecteurs et affichaient d’excellentes compétences en arithmétique(4).

Raconter des histoires

Et si avant les mathématiques, c’était la culture mathématique qu’il fallait faire passer ? En littérature, on n’imagine pas aborder une œuvre sans s’intéresser à la vie de l’auteur. « Pourquoi ne pas faire de même avec les mathématiques, pour aider à l’assimilation de concepts ? Les élèves doivent savoir pourquoi nous avons eu besoin des nombres négatifs à un moment donné, ou qui était l’Indien Brahmagupta. Pythagore et Thalès restent des théorèmes, alors que ce sont des personnes qui se sont posé des questions à un moment donné. Savoir le pourquoi donne du sens et facilite la mémorisation », insiste Mickaël Launay qui intervient dans les classes à la demande des enseignants. A l’aune de la société d’information, le rapport au savoir a changé. « Le théorème est directement accessible sur le Web, mais encore faut-il savoir qu’il existe et pourquoi l’utiliser. Nous devons plus insister sur la ‘‘recontextualisation’’ », ajoute Adeline Ernoult.

Ne jamais oublier le côté ludique

La dédramatisation de l’apprentissage des maths passe aussi par le jeu. « Nous publions des brochures indiquant des jeux sur les formes, les grandeurs… aux enseignants. Dans cette configuration moins scolaire les élèves se posent moins la question ‘‘à quoi est-ce que cela va servir ?’’. Réussites et échecs ne sont plus vus de la même manière », soutient Adeline Ernoult de l’APNEP. Ce qui conduit Mickaël Launay, sur sa chaîne YouTube, « à plutôt montrer des choses fascinantes, des manipulations, des origamis et tours de magie ». Il faut souvent adopter une stratégie pour gagner, assimiler les pièces du jeu, compter le nombre de déplacements… « Tous les mammifères jouent pour apprendre, proies comme prédateurs », rappelle Idriss Aberkane. Les parents ne doivent donc pas oublier les jeux de plateau, les lieux d’apprentissage ludique comme la Cité des Sciences, les actions des associations comme Science Ouverte dans le 93 qui mène des opérations dans la rue pendant la semaine des mathématiques  (du 12 au 16 mars cette année), ou Fermat Science à Toulouse qui a créé un «escape game».

(1) « Le grand Roman des maths : de la préhistoire à nos jours », de Mickaël Launay, éd. Flammarion, 2016.

(2) « Libérez votre cerveau ! », d’Idriss Aberkane, éd. Robert Laffont, 2016.

(3) « L’enfant et le savoir : d’où vient le désir d’apprendre ? », de Martine Menès, éd. Seuil, 2012.

(4) « Les lois naturelles de l’enfant », Céline Alvarez, éd. Les Arènes, 2016.

Julien Tarby

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