Vive l’ennui des petits

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Et si s’embêter n’était pas si négatif ? Une pensée subversive, à l’heure de la suractivité des enfants. Et pourtant…

« Lorsqu’Apolline pose ses deux coudes sur la table et me dit qu’elle s’ennuie en soupirant, je la rabroue en lui rappelant les activités que nous lui permettons de faire tout au long de l’année. Mais au fond de moi, je culpabilise de la voir dans cet état » Ce sentiment, exprimé par Caroline Rudi, commerçante dans le XVème arrondissement de Paris et mère d’une fille de sept ans, est celui de beaucoup de parents. Voir sa progéniture démunie parce qu’elle vit un moment en creux, passager, est ressenti comme une lourde faute, parce que l’injonction au bonheur s’est imposée dans les esprits. En matière d’éducation, nous sommes passés d’une obligation de moyens à une obligation de résultat, ce qui a le don d’accroître la pression sur ceux qui éduquent.

La nouvelle peur du vide

« Les enfants ne doivent pas seulement savoir lire à six ans, parler anglais en sixième, maîtriser un sport et savoir jouer d’un instrument, il leur faut aussi être épanouis. Journaux et magazines ont commencé à publier sur le sujet dans les années quatre-vingt. La convention internationale des droits de l’enfant de 1989 a joué le rôle d’accélérateur et les chercheurs ont suivi », constatent Moïra Mikolajczak et Isabelle Roskam, docteurs en psychologie, professeures à l’Université de Louvain, qui se sont illustrées pour leurs travaux sur le burn-out des parents. Ceux-ci ignorent la recette magique pour parvenir à cet objectif nébuleux de bonheur, et sont soumis à toujours plus de jugements, de l’école, des psys, des autres parents, contrairement aux générations antérieures. Teresa Belton de l’université of East Anglia, experte américaine reconnue sur le sujet, parle de « malaise » si l’enfant n’est pas constamment occupé et stimulé. Résultat : certains ne discernent plus les priorités, se noient dans la sursollicitation et les activités extrascolaires sur un laps de temps toujours plus court. Piano, anglais, sport, activités culturelles… Les petits ont souvent une deuxième vie qui débute à 16 h 30, sans compter les sollicitations des écrans. Stop ! Et si l’ennui avait des vertus insoupçonnées, dans le développement du cerveau et du comportement de ce petit être en pleine maturation ?

Les méfaits de la suractivité

Les dommages collatéraux sont réels, n’en déplaisent aux « combleurs de vide » qui épaississent les emplois du temps : pour les parents d’une part, qui s’épuisent en accompagnant leurs enfants à trois activités extrascolaires par semaine. Au bout d’un moment ces passe-temps ne sont plus de la « nourriture » pour l’esprit et le corps, mais du gavage et de la course à la compétition avec les enfants des autres parents », déplore Sarah Chiche, psychologue clinicienne et psychanalyste, spécialiste de la mélancolie et des troubles anxio-dépressifs. Pour les enfants d’autre part, pouvant s’épuiser ou faire des blocages : « le désir de savoir existe chez tout enfant, qui éprouve spontanément le désir d’apprendre. L’être humain sent dès la naissance qu’apprendre à saisir et utiliser toutes les ressources disponibles dans son environnement est vital pour sa conservation et sa croissance. Mais si l’adulte le sursollicite, il peut être amené à résister pour exister », déplore Martine Menès, psychanalyste, qui a longtemps été psychothérapeute en centres médico-psycho-pédagogiques et a publié L’Enfant et le savoir (1). Mais surtout, trop remplir l’agenda de ses enfants à leur place ne leur apprend rien d’autre que la dépendance et la réponse à des stimuli extérieurs, qu’il s’agisse de biens matériels ou de divertissements. La plupart des parents souhaitent faire de leurs enfants des êtres autonomes, capables de prendre des initiatives et de penser par eux-mêmes, mais préfèrent placer leurs enfants devant la télévision plutôt que de les laisser s’ennuyer quelques minutes. « Jamais de temps morts ? L’envers de cette surabondance conduit aussi à la surexcitation d’enfants surnourris, gavés », ajoute Martine Menès qui, quand des parents lui déclinent l’emploi du temps surbooké de leur progéniture, leur demande à quelle heure est réservée la période d’ennui… « Car rêverie et vide leur sont parfois nécessaires pour entrer en contact avec leur désir d’apprendre ».

Les vertus de l’ennui

Car la soif de connaissances s’éveillerait durant ces heures de « repos ». « Pour s’ouvrir à la connaissance, il faut s’accepter imparfait, manquant. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, tout semble accessible à l’enfant-roi baigné dans une culture du « sans limite » », observe Martine Menès. Sans compter non plus durant ces plages horaires cette sophistication de l’imagination, si déterminante pour le développement : par cette faculté les enfants enrichissent leurs expériences personnelles, mais aussi se mettent à éprouver de l’empathie – c’est-à-dire parviennent à se mettre à la place de l’autre. En outre cette imagination sera plus tard essentielle en matière d’art ou d’innovation. Les enfants doivent éprouver l’ennui. Cela ne signifie évidemment pas qu’il ne faut pas s’occuper d’eux et les laisser livrés à eux-mêmes. Mais parfois, c’est dans le désœuvrement solitaire que l’enfant va se mettre à rêver, à construire des mondes, « à avoir follement envie d‘être grand, à rêver à la vie qu‘il aura, et donc à se fabriquer une individualité », affirme Sarah Chiche. Se mettre à contempler le paysage, à faire des choses inhabituelles sans rapport avec le quotidien, comme discuter avec le vieux voisin, se mettre à lire, à dessiner, peut être enrichissant, pour l’adulte comme pour l’enfant. « Je suis persuadée qu’à l’école, dès les petites classes, les enfants expérimentent l’ennui, même si l’on ne veut pas nous le dire. Ceux qui finissent l’exercice avant les autres se frottent à cette réalité », déclare Émilie Malka, infirmière à Toulouse, mère de deux garçons de deux et cinq ans, qui évoque les vertus de cet ennui par « petites touches », en de courts moments. « Quand l’aîné Arthur me dit qu’il ne sait pas quoi faire, je lui suggère par exemple de prendre une feuille, d’y coller des gommettes, puis de se raconter des histoires : j’essaie de lui laisser cette part de liberté, constructrice. Je ne pourrais pas le faire avec son frère trop jeune ». La pratique du sport, de la musique ou d’autres activités organisées est certes bénéfique au développement physique, cognitif, social et culturel. Mais les enfants ont aussi besoin de temps pour eux – pour se concentrer et se déconnecter des sollicitations incessantes du monde extérieur : du temps pour rêvasser, s’inventer des occupations, découvrir leurs talents et leurs centres d’intérêt. Ceux qui exercent des métiers créatifs disent souvent que l’ennui a été un allié de choix pour le développement de leur créativité, et ce depuis l’enfance.

Besoin de simplicité et de lâcher-prise

Laisser son esprit errer de temps à autre serait indispensable à la santé mentale et au bon fonctionnement du cerveau. Une banalité, et pourtant nombre de parents aujourd’hui occultent le fait que leurs enfants peuvent s’enrichir personnellement sans être efficaces et occupés. Ce qui passe par un certain lâcher-prise, une confiance en la capacité naturelle de ces petits êtres à mobiliser leur esprit : « c’est aussi aux parents d’apprendre à supporter le vide », résume Martine Menès. À la place de solutions toutes faites, mieux vaut parfois mettre à disposition du matériel peu sophistiqué, comme du papier, des crayons, des cartons, des pommes de pin, des pelotes de laine, des bâtons… pour que les enfants, si « désœuvrés » en apparence, créent leur propres passe-temps.

(1) « L’enfant et le savoir : d’où vient le désir d’apprendre ? », de Martine Menès, éd. Seuil, 2012.

Julien Tarby

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