La précocité, un cadeau à bonifier

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Surdoués, précoces, à haut potentiel… Les termes sont nombreux et mélangés pour ces enfants pour lesquels l’erreur serait de les caractériser par une étiquette. Mais leur environnement doit être sensibilisé. Pièges et bonnes pratiques.

«Lorsque nos enfants de 9 et 11 ans ont été identifiés EIP (élèves intellectuellement précoces), nous sommes passés par la satisfaction de mettre un nom sur leur particularité, mais aussi l’anxiété de voir le corps enseignant non réceptif », se souvient leur mère Elsa Brillaud, dans le Val de Marne (94). Contrairement aux idées reçues, ce genre d’enfant mène souvent une existence heureuse, suivant un cursus habituel, avec parfois des enseignants sensibilisés qui le sollicitent un peu plus que le programme ordinaire.

La nécessité d’un entourage informé

La précocité n’est pas une mauvaise nouvelle en soi, mais reste source d’angoisse pour les parents. « J’étais soulagée, il n’y avait pas de retard mental. Mais que faire ? Je voulais aider ce petit garçon de 4 ans qui aspirait à plein de choses. J’ai lu beaucoup de livres, car on entend tout et son contraire », se souvient Laurence Dessaints-Messe, mère à Saint-Cyr-l’Ecole (78) de deux enfants EIP, Chloé et Nicolas, de 14 et 10 ans aujourd’hui. Tout peut très bien se passer, surtout si les parents sont attentifs à l’intelligence émotionnelle et relationnelle. Le fait de s’exprimer, de plaisanter différemment, d’avoir des intérêts autres que ceux de son âge ou de subir l’étonnement de l’enseignant n’est pas forcément rédhibitoire. « Le problème est que seuls les cas de souffrance, plus « vendeurs», sont médiatisés », déplore Monique de Kermadec, psychologue clinicienne, spécialiste de la précocité et de la réussite (1). « Nous avons de la chance, les enfants ont des amis. Ils peuvent parfois se retrouver seuls parce qu’ils ne comprennent pas les réactions de leurs camarades, et peuvent un peu plus rechercher la relation aux adultes. Mais c’est globalement stable », relate Laurence Dessaints-Messe. Vlinka Antelme, présidente de l’Association française pour les enfants précoces (AFEP) qui informe les familles et forme les professionnels dans les établissements et académies, confirme : « Nous faisons des sorties enfants-parents, pour qu’ils rencontrent des cas similaires. Et nous constatons que beaucoup n’ont aucune difficulté, éprouvant juste l’envie d’échanger ». La précocité est une chose, mais l’environnement sociétal, scolaire, familial… en est une autre pour l’épanouissement de l’enfant.

Une détection pas si évidente

Identifier la précocité n’est pas aisé, et relève parfois du hasard. « Lorsque je suis allée inscrire Chloé en CP, le directeur a observé Nicolas qui avait 2 ans, et s’est étonné de son «autonomie». Plus tard à l’école on a évoqué pour lui un retard mental. Un psychologue en lien avec l’AFEP l’a identifié HPI (haut potentiel intellectuel, NDLR), puis cela a été au tour de ma fille… puis de mon mari et moi ! Nous l’ignorions », se souvient Laurence Dessaints-Messe. Des caractéristiques ont été mises en avant : hyperlucidité, sensibilité extrême à l’injustice, mémoire excellente… Mais rien n’est figé. « Mes deux enfants ont été identifiés, mais pour des raisons différentes : ma fille pour ses troubles alimentaires, mon fils pour son comportement à l’école. La maîtresse le pensait autiste, elle l’a signalé à la psychologue scolaire qui était sensibilisée à la question », relate Elsa Brillaud. Tout part parfois d’un agacement de l’enseignant. « En CE2 Paul-Arthur a développé des tics, dessinait tout au long de l’année, se racontait des histoires, et surtout levait les yeux au ciel, ce qui a déclenché l’ire de sa maîtresse. Nous avons consulté, pour finalement passer le test », retrace Emmanuelle Fritsch dans le Val de Marne (94). Le WPPSI-IV pour l’avant-rentrée en primaire ou le WISC-V entre 6 et 17 ans, pour estimer cette intelligence cognitive. « Mais des EIP passent entre les mailles du filet parce qu’ils sont aussi porteurs de troubles de l’apprentissage en « dys» comme dyslexies, dysorthographie, dyspraxie… Il faut prendre les situations au cas par cas », souligne Vlinka Antelme.

Les fausses routes encore présentes

Auparavant on croyait qu’un EIP ne pouvait que réussir et on multipliait à tout-va les sauts de classe. Désormais la démarche est beaucoup plus réfléchie. C’est tout le profil de l’enfant ou de l’ado qui est étudié, son avis qui est pris en compte ainsi que celui de l’enseignant et des parents. « Des enfants refusent parce qu’ils sont bien là où ils sont », constate Vlinka Antelme. Être performant dans certains domaines peut s’accompagner de retards par ailleurs. A contrario des établissements freinent au maximum le saut d’année pour des EIP, comme ce collège élitiste du XIIème arrondissement de Paris, dont la directrice vit comme un affront toute demande. Ailleurs, les parents en sont venus à l’épreuve de force : « En sixième Paul-Arthur s’écrivait sur ses bras parce qu’il s’ennuyait. Quand je lui ai dit, l’enseignante m’a répondu, lassée, que tous les parents avaient des petits génies. Nous avons organisé une commission éducative, qu’il a fallu convaincre », illustre Emmanuelle Fritsch. Les pouvoirs publics prennent conscience de la fragilité possible de l’enfant, et de l’inadéquation du système parfois. À partir de 1990 le collège public du Cèdre au Vésinet (78) a proposé un cursus aux EIP, créé par Sophie Cote qui est à l’origine de l’AFEP et de nombreuses initiatives pour former les enseignants. Des établissements sous contrat ont aussi eu des classes spécifiques. Il semble aujourd’hui que l’Education nationale privilégie les établissements et parcours traditionnels. Parfois des classes hétérogènes accueillent quelques élèves EIP, puis leur proposent des regroupements pour des programmes plus poussés. « Nous avons présenté un dossier pour que notre fils intègre le collège Charcot à Joinville-le-Pont, car des intervenants proposaient des cours de philosophie ou astronomie lors des regroupements. Il a été refusé, car il n’était pas en difficulté ( !). Mais il serait retourné en lycée normal par la suite », précise Emmanuelle Fritsch. « Nous nous posons encore la question de le mettre au Vésinet quand nous sommes confrontés à des réactions désobligeantes de professeurs, mais notre fils ne veut pas quitter ses amis », expose Laurence Dessaints-Messe. Les enseignants fermés ou non informés sont encore nombreux. « Nous avons un discours pré-enregistré, qu’il faut recommencer au début de chaque année », déplore Elsa Brillaud.

Des bonnes pratiques qui doivent faire tache d’huile

Sans surprise les parents ont un rôle crucial à jouer pour l’enfant, en l’aidant à s’intégrer, en investissant des activités sportives qu’il peut faire avec d’autres. S’il est frileux dans son corps, il reste le jeu. « Les parents ne doivent pas hésiter à encourager les relations d’amitié, à proposer aux autres enfants de venir jouer avec leur fille ou fils. La tour d’ivoire est à éviter. Ils doivent aussi accepter que leur enfant joue avec des enfants plus grands », conseille Monique de Kermadec. Bref, l’enfermement dans une étiquette est à proscrire : il est important de voir la précocité – la nier serait dommageable – mais cela ne doit aucunement modifier leur relation. Attendre des signes de génie est une erreur : il aura une vie d’enfant avant tout, et ne sera pas forcément premier de la classe. Un juste milieu qu’a décidé d’appliquer l’école. Le Ministère a nommé en 2010 un référent dans chaque académie pour tenir compte de ces élèves et développer la sensibilisation. « Puis une personne a été nommée dans chaque département, afin que nous ayons un interlocuteur privilégié quand un de ces élèves rencontre des problèmes », ajoute Vlinka Antelme. C’est au niveau de la manière d’apprendre que le bât blesse parfois. « Nicolas joue de la batterie, du piano en sautant des niveaux… et pourtant redouble ses années de solfège », illustre Laurence Dessaints-Messe. « Mon fils a sauté une classe mais est dans son monde, n’est pas scolaire, ne rend pas les devoirs, ne reste pas assis, est décalé par rapport aux autres enfants », décrit Elsa Brillaud. La majorité va rentrer dans le système dès la maternelle sans aucun problème. Mais certains vont accumuler des savoirs parce qu’ils sont des éponges, sans aucune méthode. « Au conservatoire Paul-Arthur n’a rien fait, mais connaît les morceaux par cœur », déclare Emmanuel Fritsch. Des stages de méthodologie sont proposés par l’AFEP. « Car certains font illusion, enregistrant plus que la normale les informations, mais ne sachant en fait pas lire la consigne et la comprendre, puis retranscrire tout ce qu’ils savent. Le problème est qu’ils ne leurreront les enseignants qu’un temps. Au lycée ils ne peuvent plus répondre de mémoire et de manière intuitive. Il faut passer par des étapes », avertit Vlinka Antelme. On se fait piéger, on ne le pousse pas à retranscrire, développer les sens de l’effort. « Paul-Arthur ne note rien dans son cahier de textes. En math il ne justifie pas, ne passe pas par des étapes. En Français il est bon en rédaction, mais a juste la moyenne quand il faut expliquer », note Emmanuelle Fritsch, qui a demandé des établissements exigeants en termes d’efforts. Ce don est donc un cadeau extraordinaire. « On ne doit pas s’excuser de ce plus. C’est plutôt une différence qui facilite la vie, mais mal utilisée elle peut être source de souffrance », conclut Monique de Kermadec. De son côté l’Education nationale – même si elle ne va pas faire passer un test de QI en sixième à tout le monde afin de classer les élèves et d’aiguiller les plus précoces vers certaines filières pour des raisons économiques comme en Israël – doit encore progresser, avec des sections spécialisées ou des enseignants formés. « Mon fils a 148 de QI et pourtant chaque année il manque de redoubler », avertit sa maman, Elisabeth Scemama.

(1) « L’enfant précoce aujourd’hui : le préparer au monde demain » de Monique de Kermadec, Albin Michel, 2015.

Julien Tarby

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