« Travailler davantage » est-il un gros mot présidentiel ?

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En isolant, dans une phrase, deux mots qui font resurgir des fantasmes de naguère, les journalistes et les syndicalistes en oublient leur grammaire. Ballot.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

Ah ! Peste soit de ces petites phrases qui empoisonnent tous les journalistes, patrons, syndicalistes et autres exégètes de la parole présidentielle. Parce que, dans ce pays, chaque mot du Président a valeur de commandement royal, sinon divin, il suffit qu’une ambiguïté plane pour déchaîner les interprètes. Qu’a-t-il dit de si intraduisible, Emmanuel Macron, dimanche, pour que Libération, le mardi, y voie « le mantra de son prédécesseur [en l’occurrence Sarkozy, pas Hollande] », et donc un ancrage « un peu plus à droite » ? Ceci : « La seule réponse est de bâtir un modèle économique durable, plus fort, de travailler et de produire davantage pour ne pas dépendre des autres. » Certes, le « travailler davantage » évoque un « travailler plus » (pour gagner plus) sarkozien qui n’a rien eu d’une formule efficace. Les Français.es sont comme tout le monde, ils.elles sont certainement prêt.es à bosser, pourvu qu’immédiatement leurs salaires augmentent et qu’on ne leur reprenne pas le « plus » sur un formulaire fiscal ! Ni que les heures sup ne sombrent dans un gouffre d’impayés comme à l’hôpital. On a bien vu que les personnels soignants ont travaillé plus au nom de la vie d’autrui, sans garantie, sans calcul (le Ségur de la santé à venir a intérêt à tenir la promesse présidentielle d’une augmentation de leurs salaires).

Après Libé, ce sont les syndicats qui se sont émus de la petite phrase. Sont-ce les salarié.es qui doivent travailler plus (sans contrepartie), ou bien a-t-il voulu dire qu’il fallait que plus de monde, à commencer par les chomeur.euses, retrouve un emploi ? Quelle question ! Comme si les licencié.es ou non-embauché.es avaient vocation à attendre que leurs droits disparaissent pour chercher du travail… Et comme si le rôle du président était de les culpabiliser pour qu’ils.elles cherchent du boulot !

Pourtant, en bon français, la grammaire présidentielle n’offre pas tant d’acrobaties que l’on doive la disséquer pour en tirer des messages de droite ou de gauche ou des deux. Il existe dans cette phrase une subordonnée introduite par la préposition pour, qui marque le but de ce « travailler davantage ». Pour Macron, l’on doit donc « travailler davantage » (et produire) pour ne pas dépendre des autres, autrement dit créer des entreprises relocalisées qui nous mettent à l’abri du grand retard mis à nous équiper (masques, médicaments, respirateurs, etc.). Il est bien certain que relocaliser (y compris l’industrie automobile, voire l’industrie tout court) demande plus de travail de la part des Français.es. Et comme, justement, la crise sanitaire a mis des centaines de milliers d’entre nous en inactivité, formation et création seront en toute logique les « deux mamelles de la France », comme Sully l’avait dit du labourage et du pâturage.

Au lieu de chercher des sous-entendus dans la langue du Président Macron qu’il s’est très bien manier tout seul, commentons plutôt les moyens qu’il déploiera pour atteindre ce but de « ne pas dépendre des autres », projet autrement plus attractif et positif que les calculs linguistiques vains d’un langage sarkozien d’une autre époque.

Olivier Magnan, rédacteur en chef

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