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Et si, finalement notre société cachait, encore, bien des tabous ? Notamment en matière de maternité. Tabou, mais aussi peur de la dépression maternelle, avec ses relents de folie. Tabou de la réalité, celle de la difficulté d’être mère. Tabou si puissant qu’il induit une réaction de déni de la part de l’entourage. Déni aussi chez les professionnels de santé, qui, pourtant habitués à détecter les troubles, ne les voient pas chez les femmes enceintes ou récentes accouchées. Sommes-nous tous hypnotisé·es par la magie de la naissance ? Au point de ne pas en voir la réalité ? Figé·es dans des représentations imaginaires ? Silence et bouche cousue.

 

Un sentiment réel longtemps inexprimé

Il existe bien quelques échelles de dépistage (EPDS, Edinburgh Post-Partum Depression Scale ou la DAD-P Dépistage anténatal du risque de dépression du post-partum), mais elles ne sont pas utilisées… Pas plus que quelques directives OMS sur les droits de la parturiente ou des plans périnatalité ne se révèlent utiles. Quelques recommandations de la HAS (Haute autorité de santé) et un réseau PMI présentent des trous dans la raquette. Des maternités de proximité qui sont de plus en plus lointaines. Des pères qui font ce qu’ils peuvent tout à leur propre improvisation de leur nouveau rôle. Quand le regret de la maternité est laissé de côté !

Restent… les sages-femmes qui, sous-payées, assument sur le terrain des VAD (visites à domicile, dont, seules les deux premières sont prises en charge) auprès des jeunes mères esseulées. Elles le constatent auprès de certaines patientes : si c’était possible, ces femmes reviendraient en arrière et ne seraient pas mères.

Alors elles finissent par faire du bruit. Enfin. Sur les réseaux.

 

Échographie d’un regret : l’avenir d’une illusion

Être enceinte, c’est aussi porter en soi l’avenir d’une illusion. C’est confronter son corps à un bouleversement radical et sa psyché aux lois des imaginaires personnel et collectif. La naissance et le maternage présentent l’occurrence d’une nouvelle confrontation, cette fois-ci avec la réalité maternelle dans sa déclinaison personnelle. Nombre de femmes réalisent alors, peu à peu, qu’elles se trouvent dans une situation de désillusion et dans la nécessité de procéder, face à la réalité, à une nécessaire désidéalisation de la maternité. Nombre de femmes se retrouvent enfermées dans un schéma maternel, socialement transmis, hérité d’un imaginaire collectif, auquel leur réalité personnelle et leur ressenti authentique ne leur permettent plus d’adhérer. Ce schéma, elles n’en font décidément pas partie. Non, la maternité n’est pas livrée avec les superpouvoirs attendus qui sont censés l’accompagner. Après la rupture du cordon ne vient pas la fibre (maternelle). Enfermées, capturées, désubjectivées et dépossédées de leurs propres ressources par un imaginaire qui n’est pas le leur, elles finissent par réagir. Non pas par la dépression, mais en dénonçant cet état d’enfermement et d’isolement. Un état mental proche d’une sorte de locked-in syndrome (toutes proportions gardées). Cet état de conscience emmurée de soi. Sidérées, un temps, dans leurs capacités adaptatives, tout comme leur transition énergétique du féminin au maternel, elles mentalisent leur situation et la dénoncent. Elles refusent le clivage ingrat entre les deux camps, celui du maternel exclusif excluant trop le féminin, la vie sociale et professionnelle. Le compte n’est pas bon.

Et puis elles jettent le schéma maternel avec l’eau du bain froid. Elles ne « choisissent » pas la voie de la position dépressive mais celle du rejet conscient. Avoué. Libérées, délivrées… La parole court, déverrouille, dévoile ce secret largement partagé que l’on ne saurait entendre. Certaines sont comblées par l’orthodoxie de la maternité, d’autres non. Toutes ont de toute façon intérêt à créer leur version personnelle de leur « être mère ». Déclinaison, version « remasterisée » du mythe, création de toutes pièces après avoir fait table rase. Elles accouchent d’elles-mêmes, dans la douleur du regret. Une délivrance. Comme celle d’un placenta devenu inutile. Elles finissent par s’adapter au fil du temps, affinent leur position maternelle personnelle à mesure que l’enfant grandit, que le langage s’installe et remplit le vide laissé par le sentiment d’une relation univoque ingrate et dévorante. Chaque mère inscrira son destin dans la temporalité qui lui convient.

 

Oser dire que « la maternité n’est pas pour moi »

C’est Orna Donath, docteure en sociologie à l’Université Ben Gourion du Néguev en Israël qui, la première semble-t-il, a mis en lumière cette prise de conscience. Orna Donath publie en 2015 les résultats d’une étude menée sur 23 femmes israéliennes et crée la mouvance du Regretting Motherhood. Elle est à l’origine de sa médiatisation sur les réseaux sociaux. Médiatisation qui fait long feu. Deux ans plus tard, elle publie Le regret d’être mère chez Odile Jacob.

Dans l’après-coup décevant de la maternité, certaines jeunes mères sentent grincer leurs propres rouages : qui pense la place des mères ? Personne. Certaines jeunes mères éprouvent (au sens de l’épreuve) que la maternité ce n’est pas pour elles. Même si elles adorent et chérissent leur bébé. La charge mentale est bien réelle, et, quoi qu’on en dise, difficilement partagée, dans le couple, malgré tous les efforts des pères. La charge mentale éprouvée se révèle trop lourde. L’écart entre le désir d’enfant, les fantasmes personnels et sociaux et la réalité ne font plus recette. La dictature de la mère parfaite, véhiculée par les médias et portée par un consensus social implacable, creuse le fossé entre les attentes de ces jeunes femmes et la réalité. Entre désir réel et injonction à procréer. Alors ces révélations font éclater le tabou, la mère mythique se brise pour ces mères à regret. À l’épreuve du réel et de la réalité subjective de leur propre maternité, ces jeunes mamans libèrent leur parole. La maternité n’est pas une raison d’être suffisante pour la vivre telle quelle, c’est une réduction des possibles, c’est une contrainte limitante. Qu’elles vont s’efforcer de contourner. Et de vivre au mieux en essayant de faire sans, pour elles-mêmes et pour leur bébé.

 

Nous ne savons rien du regret d’être mère

Le phénomène récent du Hashtag Regret maternel met en évidence les paradoxes de la maternité. Et ceux de l’ambivalence psychique à laquelle tout un chacun, homme ou femme, est confronté tout au long de la vie.

Phénomène à propos duquel nous n’avons pas encore assez d’éléments cliniques pour en mesurer toute la valeur. Notamment, quel est le poids de l’induction des témoignages et quel est le poids du manque d’interaction clinique lors du recueil ou du dépôt des confidences reçues.

Volte-face réactionnelle ? Mélancolie du lien ? Effet boule de neige médiatique ? Réalité trop peu clémente pour les mères ? Alternative à la dépression ? Désenchantement passager ? Déterminismes croisés psychosociaux ou personnels ? Répétition d’une histoire familiale ? Quels sont les paramètres sous jacents et quelles sont les problématiques psychodynamiques à l’œuvre ?

Mais il est sûr qu’un voyant d’alerte supplémentaire s’est allumé.

Le rouge est mis sur la maternité.

 

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