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Le bon usage télévisuel s’applique, plus que jamais, comme une règle de bon usage incontournable. Dans ces circonstances de transmission parents-enfants, le mot d’ordre premier, comme lors de tout état de catastrophe, c’est le tri. Votre enfant a besoin de vous pour faire le tri des infos, comme, sur le terrain des combats, les secouristes font le tri des blessés.

Le tri est vital, c’est le premier besoin de votre enfant également. Il a besoin de vous face aux écrans. Comme d’un bouclier face à la violence. Écran qu’il est, de toute façon, préférable de fermer. Pratiquement, quel que soit l’âge de l’enfant. Vous-même avez besoin de vous construire une représentation active de la situation, de recouper vos informations dans un véritable travail personnel d’investigation. Pour les plus grands, les écrans sont à entre-ouvrir très parcimonieusement, en votre présence, voire en replay. Ce qui vous permet de cerner ce qui sera vu par vos enfants.

Car ces images ne sont pas seulement des documents de guerre, ce sont aussi des scènes de crime. Elles sont de celles qui établiront les fameuses preuves des crimes contre l’humanité. C’est en dire la teneur. C’est en dire la nécessité de protection des regards enfantins si mal armés pour les accueillir. On le conçoit, tant ces images nous sont, déjà, à nous adultes, insoutenables. Ne nous laissons pas hypnotiser, imposons-nous une information consciente d’elle-même. Recherches personnelles, prises de notes, recoupements, vérifications des sources, échanges. Mettons en perspective avec l’histoire, agrandissons notre stock de connaissances liées, et remettons en perspective, explorons les possibles du futur. C’est la meilleure façon, en étant actifs intellectuellement, de ne pas nous engluer. Cette actualité, terrible, de meurtres en série, livrée en continu, exerce une passivation d’autant plus dangereuse qu’elle sème en nous, selon le dessein russe, la terreur. Ce n’est pas Netflix en open bar : c’est la réalité. Dure réalité. Réalité à métaboliser et à penser, d’abord, entre adultes choisis, les plus conscients et les plus intelligents possibles, pour que cette réalité n’impacte pas de manière destructrice nos enfants. Faire résistance et résilience.

 

De zéro à trois ans, de toute façon, c’est catégoriquement zéro écran.

Zéro englobe les enfants in utero dont on doit préserver la santé physique et mentale. Les émotions négatives maternelles parviennent au fœtus par les rejets dans le liquide amniotique de traces d’hormone du stress.

Pourquoi zéro écran de zéro à trois ans ? Parce que le cerveau de l’enfant est en devenir et en constante maturation et que des informations médiatiques n’ont rien à faire, en termes positifs ou bénéfiques au sein de ce long processus de maturation physiologique et psychologique. Les écrans sont contreproductifs par rapport aux besoins fondamentaux durant la petite enfance. Référons-nous à la Pyramide de Maslow, en gardant à l’esprit, en constante conscience, l’immaturité fonctionnelle de la petite enfance. Moins nous produirons de « déchets toxiques », nos émotions dévastatrices, liées à une éventuelle surconsommation et rumination complaisante d’images macabres de notre part, moins nous risquerons de transmettre des affects dépressifs à nos enfants, des inquiétudes, voire des angoisses. Sans nous mettre la tête dans le sable ni le cerveau dans le bunker de l’indifférence, plus la menace est atomique, plus il faut garder sa cohérence vitale pour protéger nos enfants. Que la petite enfance n’ait jamais accès de quelque manière que ce soit à la guerre et à la destruction, c’est le concept majeur de la fonction universelle, c’est le b-a, ba de l’adulte tutélaire. Le b-a, ba de l’humanité. Guerre totale aux écrans avant 3 ans.

Le filtre doit être total. Pourquoi ? En raison des caractéristiques spécifiques du développement de l’enfant. Durant la toute petite enfance, notamment au stade préverbal, mais, aussi, plus tard environ jusqu’à 4 ans, l’enfant vit centré sur lui-même, autocentré sur le bien-être du soi en formation, dans une sorte de nidation dans le cocon de la dyade mère-enfant. La sécurité psychique du petit enfant est assurée par la stabilité psychique de l’environnement psychique, la mère, le père, la famille. Dont la fonction est d’assurer la continuité du sentiment de sécurité interne. Dans la phase préverbale, l’enfant est le miroir des émotions de son environnement. Sans décryptage possible ni lisibilité. Il n’a aucune possibilité d’interpréter le réel, il est soumis aux émotions pour le coup indicibles. Mais ressenties et engrammées en traces mnésiques toxiques pour le développement psychique, qui resteront enkystées. Si la mère est en insécurité, l’enfant sera en insécurité. Si la mère ou le contexte maternel est sécurisé, l’enfant sera sécurisé. Le contexte familial doit agir comme un pare-excitation. L’enfant, en raison de son immaturité fonctionnelle, est comme sous l’emprise de l’amour maternel et de sa capacité de protection. Capitale. Dont il trouve un bénéfice qui doit être inconditionnellement sécurisé.

 

Avant 7 ans…

Pour les enfants plus âgés, avant l’âge de 7 ans, qui ont acquis un langage et une représentation du monde suffisants, il est conseillé tout d’abord de les écouter, de répondre de la manière la plus sécurisante possible à leurs questionnements. Et à leur questionnement seulement. Il est inutile de les surcharger d’informations trop précises et de constructions explicatives dont il n’y a à espérer que de nouvelles questions ou angoisse. Il faut répondre peu et juste. Répondre au besoin précis de l’enfant. Les questions seront souvent concrètes et appelleront des réponses calmes et concrètes également. Beaucoup de réassurance aussi : tel enfant questionnera son parent pour savoir par exemple si papa devra partir à la guerre ou si la guerre arrivera ici. La protection et la réassurance sont de mises. « La guerre est actuellement dans un autre pays. Nous faisons tout pour aider ce pays envahi à résister, mais nous ne sommes pas en guerre. » Le détour par l’imaginaire est souhaitable parce qu’il donne à l’enfant une compréhension poétique et la mise en place de solutions de dégagement. La fiction imaginaire décrit à distance et propose des solutions au pire.

 

Une lecture

Je recommande vraiment un livre magnifique, La guerre qui a changé Rondo, de Romana Romanyshyn et Andriy Lesiv, deux jeunes artistes ukrainiens, aux éditions Rue du monde. Les illustrations ont le mérite de présenter de manière schématique la version la plus sombre de l’humanité, la guerre, système infernal mécanique en maintenant à chaque page la présence résistante de la lumière, jusqu’à l’éblouissement de la victoire de la paix. Les trois protagonistes « enfantins » Danko, Fabian et Zirca, sont confrontés à l’arrivée et au développement de la guerre dans leur merveilleuse ville de Rondo. Ils usent de toute leur intelligence pour investiguer ce processus de la guerre et agir pour la paix sans jamais céder à la passivité. Ils fabriquent une machine à chasser la guerre. « Rondo était une ville unique. L’air y était fin comme si le plus fin des fils de lumière l’avait tissé. » Voici la paix initiale décrite. La douce cité de Rondo connaît le vacarme des armes. Comme les enfants, « les habitants de Rondo ne savaient pas ce qu’était la guerre. Ils l’avaient juste entendu surgir de nulle part… grondant et semant sur ses pas destruction, panique et obscurité. Tout ce que la guerre touchait disparaissait ». Les petits héros, après force missions et actions, élaborent une machine à lumière. La guerre passe. La vie reprend et se reconstruit. Avec des traces de douloureux souvenirs. Surmontés. Les jeunes enfants doivent à tout prix être protégés d’informations anxiogènes.

 

À partir de 7 ans

L’enfant a accès suffisamment à la conceptualisation du temps et de son caractère irréversible, il a accès au monde mental de l’autre et les informations peuvent lui être données de façon plus importante. Le caractère irréversible de la mort est en cours de construction. Il est possible que le questionnement sur la mort soit sous-jacent, non dit en tout cas, et délicat à aborder pour le parent comme pour l’enfant. Soyez attentif·ve.

Il ne faut aborder que les informations qui donneront le moyen à l’enfant d’autoréguler autant que possible ses émotions. Sans entrer là encore dans les détails qui susciteront plus d’angoisse.

« À la fête foraine de l’angoisse, on n’est pas obligé de prendre tous les manèges… », répète Boris Cyrulnik.

 

Avec les préadolescents et les adolescents

Il faut savoir que les informations circulent, informations, rumeurs, décontextualisation… Il sera donc nécessaire d’aborder la discussion de manière franche, au fur et à mesure de l’évolution du conflit. Les ados ne doivent pas être seuls face au flux d’informations. Prévoyez du temps et du calme pour dialoguer et former l’esprit critique. Apprendre à vérifier l’information et en identifier la source, mettre en perspective historique, faire préciser et construire une compréhension juste. Apprendre à faire le tri des informations, apprendre à acquérir des compétences réflexives, développer les capacités de penser par soi-même.

Faire un peu de philo : pourquoi ne peut-on pas laisser un pays se faire envahir sans réagir ? Pourquoi cet éternel retour de la guerre au décours de l’histoire de l’humanité ? Pourquoi sommes-nous hébétés par sa survenue en Europe après 70 ans de paix acquise au prix de 50 000 morts lors de la Seconde Guerre mondiale et une Europe détruite ? Pourquoi l’humanité n’apprend jamais d’aussi dure leçon ? Vladimir le criminel et Volodymyr le héros ? Comment conceptualiser cette capacité de Poutine qui peut tuer sans culpabiliser. Un profil effrayant, celui d’un escroc culturel, tel que le définit le neuropsychiatre français d’origine ukrainienne et polonaise Boris Cyrulnik. Son dernier livre paru chez Odile Jacob est une lecture à recommander, Le laboureur et les mangeurs de vent, explique avec beaucoup de finesse et d’humanité comment un peuple malheureux et accablé de propagande porte une adoration aveugle à un président tsar roi dieu tout à la fois. Quand un peuple est malheureux et soumis à la désinformation, il cherche à être rassuré par un escroc aux mille promesses et on lui abandonne tout pouvoir. Ce sont les mangeurs de vent qui avalent tout le vide des promesses non tenues, dans un bonheur extatique. De quoi réfléchir au risque immense de la perte de tout débat démocratique de toute information libre et vérifiée.

Face à nos enfants de tout âge, il est important de valoriser des notions d’espoir et de liberté, d’action et de refus de la passivité. Bannir toute pensée paresseuse. L’Ukraine, blessée dans ses frontières terrestres a sublimé toutes les nôtres en Europe, aux États-Unis et dans quelque 40 autres pays, au bénéfice de la solidarité. Nos forces vives de compassion, d’admiration et de sollicitude prévalent. La vie est plus forte que la terreur. Nos capacités de résistance et de résilience sont activées et la vie est plus forte en nous. Pour la paix.

 

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