Vous affirmez, dans votre dernier ouvrage, que la singularité de

s grecs de l’antiquité consistait à proposer en partage à tous une certaine forme d’idéal. En quoi consistait-il ?

Le premier signe d’un idéal des grecs était le fait de vivre sous la direction de la raison. Il y a d’abord un idéal de la norme, de la mesure. La volonté de ne pas se laisser aller à l’Hybris, soit à la démesure. Cet idéal n’est pas exactement le juste milieu. Il ne s’agit pas de dire : « Ne soyons ni avare, ni prodigue ou ni lâche, ni téméraire ». Il s’agit plutôt de la délibération de la réflexion. La mesure consiste pour eux à ne pas agir par impulsion, mais de manière réfléchie et délibérée. Un autre trait est celui de l’autonomie politique et personnelle. Ce qui caractérise Athènes comme modèle de démocratie antique est le fait qu’elle rompt avec des lois dictées divinement et une tradition qui serait immuable. Ils ont cet idéal politique qui consiste à se donner à soi-même ses propres normes.

 

Et en matière d’éducation ?

Cette mesure, cette autonomie, cette manière de se conduire sous la raison… rien de tout cela n’aurait pu fonctionner s’il n’y avait pas une éducation faite à la fois de connaissances et de transformation de l’individu. Cet idéal d’éducation sera transmis par les grecs aux élites de l’empire, qu’elles soient grecques ou non. Il y a, parmi les normes de l’antiquité, le partage d’une certaine façon de parler qui permet à ceux qui ont été éduqués sous l’empire romain de se reconnaître.

 

Quels sont, concrètement, ces signes de reconnaissance ?

Il s’agit d’abord d’une manière de communiquer qui doit respecter un certain nombre de codes. Ils employaient ce que l’on appelle un langage soutenu. Ce langage permettait de reconnaître une éducation. Cette éducation impliquait également le partage de références communes empruntées, par exemple, à la mythologie. Cela est également valable aujourd’hui. Il n’y a pas d’éducation sans le partage d’un certain nombre de connaissances, de points de repère. Les diversités des pensées ne peuvent s’exprimer que s’il y a des références partagées et communes. Autre trait de l’éducation à l’époque antique, ce sont les valeurs de la discussion, de l’argumentation. Face à un problème, il s’agit d’abord de tenter de convaincre l’autre, de le persuader de la façon la plus rationnelle possible.

 

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

A la fois peu et beaucoup. Lorsque l’on regarde la réalité des éducations individuelles, il ne reste pas grand chose. On n’apprend rarement ou plus aux enfants à s’exprimer correctement. On ne leur apprend plus la nécessité de justifier leur point de vue, d’argumenter. On ne leur enseigne plus de références littéraires, artistiques, mythologiques ou religieuses qui seraient communes à tous. Il me semble malgré tout que, dans l’idée qu’on se fait d’une éducation, ces socles demeurent en filigrane. Il reste à la fois peu et beaucoup. La plupart de ces repères sont en dérapage ou en dysfonctionnement et, en même temps, nous continuons à les avoir en tête, à les comprendre et pour une part à les souhaiter.

 

Que faire pour redonner ce socle de références communes ?

Il y a un travail important à réaliser du côté de l’explication ou de la pédagogie des grands systèmes religieux. Il ne s’agit pas nécessairement de dispenser une éducation religieuse. Mais lorsque l’on choisit de ne donner à ses enfants aucune forme d’éducation religieuse, il leur manque des références simplement culturelles indispensables. Face aux milliers de tableaux liés à l’histoire biblique, à celle du christianisme, si l’on ne sait pas qui sont Adam et Ève, Susanne et les vieillards, si l’on ne sait pas ce que signifient les lettres « Inri » ou ce que représente la tour de Babel, il y a une quantité d’œuvres que l’on ne comprend plus. Cela est vrai pour la peinture autant que pour la littérature. Il y a une part de références communes religieuses, mais aussi mythologiques. Ces références appartenant à l’histoire de l’art, à la littérature ou à l’imaginaire devraient être enseignées. Tout comme devraient l’être les mythes ou les croyances principales des autres cultures, car il ne s’agit pas non plus de s’enfermer dans une tradition occidentale.

 

Peut-on encore dire qu’il existe en occident un idéal d’éducation commun à tous les pays qui le composent ?

Il y a, bien sur, des systèmes éducatifs communs par les objectifs qu’ils se donnent. Qu’ils soient remplis ou non est une autre affaire. Le but commun est l’autonomie des individus. Pour preuve, aucun système éducatif occidental ne se donne exclusivement pour but de rendre les gens plus idiots, plus dépendants, plus asservis. Autre objectif commun, cette capacité à décider par soi-même et, je crois, une certaine forme d’éducation à l’esprit critique. Ceci est pour moi la même chose que l’éducation à la liberté. Le but poursuivi par une bonne éducation, à mes yeux, est la capacité à juger par soi-même. La capacité à choisir ce qui est bon pour soi, pour sa propre vie, mais aussi pour sa famille ou son pays.

 

Le fait d’imposer un modèle de perfection constitue-t-il une forme d’arrogance, selon-vous ?

Arrêtons de penser que tout se vaut, que tout doit nécessairement être mis sur un plan d’égalité. Je n’ai rien contre le fait que certains peuples jugent leur culture meilleure que celle des autres. C’est d’ailleurs le cas de toutes les grandes cultures. La Chine ou l’Inde, pour autant que je sache, se sont toujours jugées meilleures que ce qui existait en dehors de leur civilisation. Il est donc classique, normal et banal de s’auto valoriser. En revanche, il est différent et propre à l’occident de proposer des modèles que chacun pourra adopter s’il le souhaite. Là réside l’universalité. Un modèle universel est celui qui propose des comportements, des normes valables pour tous dans lesquelles chacun peut se retrouver. C’est le propre des droits de l’homme et des règles universelles de la morale. Il ne s’agit pas là d’arrogance.

 

Quelles sont les priorités de toute réforme politique liée à l’éducation, selon-vous ?

Il y a un grave problème lié à la disparition de l’autorité. On a trop longtemps imaginé qu’il s’agissait d’un thème réactionnaire, méprisant pour la liberté des enfants, négateur de leur développement. L’autorité est tout simplement la marque d’interdits, la fermeté dans un certain nombre de décisions, le fait que certaines choses soient non négociables, ce qui n’empêche pas que d’autres le soient. Cela est tombé en désuétude dans le rapport entre parents et enfants. Certains se rendent compte de l’étendue des dégâts. Il y a aussi dans l’exercice de l’autorité quelque chose de pénible. Il faut parfois prendre sur soi pour imposer certaines choses dont l’effet est pourtant bénéfique. L’autorité permet à l’enfant de savoir où il se trouve, ce qu’il peut faire. Elle lui donne la possibilité de sa propre voie par la suite.

Je pense également qu’il y a quelque chose d’excessif dans l’idée que l’éducation publique doive consister à développer la créativité ou la liberté d’opinion des enfants au détriment du savoir et de l’intégration d’un certain nombre de règles. De ce point de vue, je préfère le certificat d’études façon troisième république au bac actuel…

Marie BERNARD

Laisser un commentaire