Pour 20 % des élèves en primaire ou collège, l’école se solde par un échec. En ligne de mire ? Le système éducatif, les parents, mais aussi les addictions en tout genre.

Dans un collège parisien, une classe de cinquième planche sur une rédaction de français. Le regard perdu dans le vide, Romain est affalé sur sa chaise. Il a encore oublié ses affaires de cours à la maison. Ses camarades s’appliquent sur leurs cahiers tandis que lui peine à écrire. Sur une feuille blanche, il finit par gribouiller en silence, dans son coin… Hélas, Romain n’est pas le seul dans ce cas. Selon un baromètre réalisé en septembre 2009 (1) pour la deuxième journée du Refus de l’échec scolaire, plus de 15 % des enfants déclarent s’ennuyer souvent à l’école, voire tout le temps, et ils sont 20 % à ne pas comprendre ce que l’on attend d’eux – une incompréhension qui se traduit, pour plus d’un tiers d’entre eux, par une faible participation. Ennui, ignorance, passivité…, autant de signes avant-coureurs d’un d’échec scolaire annoncé. Chaque année, environ 150 000 élèves quittent le système éducatif sans diplôme. Ce phénomène est devenu un véritable casse-tête politique, notamment depuis la loi Jospin de 1989, qui doit conduire 100 % des jeunes à une qualification. Pourtant, la notion d’échec scolaire n’est pas nouvelle. Elle apparaît dans les années 60 avec la scolarisation obligatoire pour tous jusqu’à 16 ans. Inévitablement, cette démocratisation s’est accompagnée de sorties prématurées du système. Depuis quarante-cinq ans, les progrès ont cependant été spectaculaires : la proportion de jeunes sans qualification est passée de près de 40 % en 1965 à moins de 10 % en 2001 (voir encadré La France bonne élève en Europe, page 21). En revanche, leur situation s’est fortement dégradée, les diplômes étant devenus un sésame indispensable pour accéder à l’emploi. Le regard de la société a lui aussi changé. Aucun élève ne peut plus justifier ses mauvaises notes en arguant qu’il n’est pas fait pour les études. Désormais, l’échec scolaire est vécu comme une tragédie personnelle.

Il ne faut surtout pas demander à l’adolescent pourquoi ça ne marche pas, il sera incapable de répondre.

Cancre ou victime?
L’image du cancre continue de coller à la peau des mauvais élèves, bien que l’échec scolaire n’ait pas grand-chose à voir avec la paresse. « Tous les enfants, même les plus réfractaires au système, rêvent d’avoir de bonnes notes », affirme le docteur Olivier Revol (2), pédopsychiatre. Directeur du centre des Troubles d’apprentissage à l’hôpital neurologique de Lyon, il reçoit chaque jour des enfants précoces, dyslexiques, ayant des troubles du langage, incapables d’acquérir les règles de l’orthographe ou celle du calcul. « Il y en a entre 6 et 8 % par classe, encore trop souvent non diagnostiqués », observe le docteur Revol. Dans son centre, comme dans les quarante autres créés depuis dix ans en France, les enfants sont soumis à une batterie de tests, dont le calcul du QI. « Il ne s’agit pas de mesurer l’intelligence. Le chiffre global ne nous intéresse pas. Ce que nous considérons, ce sont les épreuves réussies et celles ratées. Cela nous permet de dresser un profil cognitif de l’enfant », explique le pédopsychiatre. Une fois le problème identifié, un « aménagement pédagogique » est remis au professeur principal afin de soulager l’élève. Pour d’autres adolescents, l’échec scolaire est un symptôme de mal-être, reposant sur des fondements inconscients. « Il ne faut surtout pas leur demander pourquoi ça ne marche pas. Ils seront incapables de répondre », observe le docteur Xavier Pommereau, psychiatre, directeur du centre Jean- Abadie au CHU de Bordeaux. Un déménagement, la naissance d’un petit frère ou d’une petite sœur, la découverte de son homosexualité… sont autant de causes susceptibles d’entraîner un état dépressif ou d’anxiété qui empêche d’être réceptif à l’apprentissage. Mais dans certains cas, il n’y a pas de cause médicale au refus d’apprendre. Les adolescents irréductibles sont généralement des garçons âgés de 13 à 15 ans, plutôt issus de milieux défavorisés, même si le problème a tendance à s’élargir. « Comme ils n’ont pas confiance en eux, ils ne supportent pas la frustration inhérente à l’apprentissage », explique Serge Boimare (3), psychologue, directeur du centre Claude-Bernard à Paris. « Ces jeunes sont des handicapés de la communication. Pour stimuler leur curiosité et leur apprendre à s’exprimer, nous leur faisons chaque jour la lecture à haute voix de contes et de mythes dans des ateliers, en petit comité », poursuit-il, et de regretter que l’école, en particulier le collège, ne cesse de confronter les élèves à leurs manques, sans leur donner les moyens de se valoriser.

LA FRANCE SAUVE SA PEAU

En matière d’échec scolaire, la France progresse plutôt plus vite que ses voisins européens. En témoigne la comparaison de l’abandon scolaire dans les différents pays de l’OCDE. Le taux d’élèves non-scolarisés âgés de 15 à 19 ans est inférieur à 5 %, plaçant l’Hexagone au 3e rang, derrière le Luxembourg et la Finlande. Le taux d’obtention d’un diplôme de fin d’études secondaires est, lui, supérieur à 85 %. Mais ce chiffre record est dû aux bons résultats de l’enseignement professionnel et de l’apprentissage, et non à ceux des filières générales, plus faibles que chez nos voisins. Rappelons que la France est de loin le pays d’Europe où le taux de redoublement est le plus élevé : en 1998, 44 % des jeunes de 15 ans avaient une année de retard.

Jean-Michel Zarkhartchouk, professeur de français dans un collège dans l’Oise.

« La passivité est dangereuse »
Les élèves les plus inquiétants ne sont pas forcément les plus turbulents. Certains enfants ayant de très mauvais résultats passent malgré tout de classe en classe, car il ne sert à rien de les faire redoubler. Ils sont discrets et souvent
distraits. Je me souviens d’un élève qui oubliait systématiquement ses affaires et se perdait dans le collège. La scolarité semblait glisser sur lui. Il avait de graves problèmes familiaux. Mais il n’y a jamais de fatalité en matière d’échec scolaire. Certains enfants, qui ne réussissent pas à s’épanouir à l’école, vont réussir dans d’autres domaines. Un de mes élèves au parcours chaotique a été orienté en fin de troisième vers un BEP hôtellerie-restauration. Il est devenu un chef réputé. Il est important d’observer très tôt les signes de décrochage et de redonner confiance aux élèves, en leur fixant des petits objectifs. Les professeurs devraient développer leur capacité d’observation, mais ils connaissent généralement mal la psychologie des adolescents.

Le collège en panne
« Avec la création du collège unique, on est passé de l’idéal de l’élitisme républicain à celui de l’égalité des chances. Aujourd’hui, comme tous les élèves sont considérés comme égaux, ils ne peuvent attribuer leurs échecs qu’à eux-mêmes. C’est très culpabilisant », explique François Dubet, sociologue, professeur à l’université de Bordeaux 2 (voir encadré L’École, berceau du stress, page 23). Depuis trente ans, le collège unique a montré ses limites sans jamais faire l’objet d’une véritable réforme. « Enseigner le même programme de la même manière à tous enfonce dans l’échec un certain type d’élèves. À cela s’ajoute un système d’évaluation qui ne les encourage pas dans l’effort quand leur niveau est faible », déplore Rebecca Duvillié (4), psychologue, ancienne institutrice. Pour François Dubet, ce paradoxe d’une école démocratique génératrice d’inégalités est typiquement français. « L’élève n’est pas considéré comme un individu à part entière. C’est une norme très fortement intériorisée par la plupart des professeurs qui font avancer leur classe comme un peloton de cyclistes, sans proposer de solution aux moins bons. » L’incapacité à gérer l’hétérogénéité des élèves est le principal échec du collège (voir les témoignages pages 21 et 23). « On pourrait y remédier en donnant, par exemple, des exercices différents selon le niveau des élèves », propose le sociologue, conscient du surplus de travail pour les professeurs. Pratiquée par certains, la pédagogie différenciée semble en effet difficile à appliquer dans des classes qui comptent en moyenne 24 élèves. Au final, le collège peine à délivrer une culture commune aux écoliers, qui sont de plus en plus nombreux à se démotiver. Pour le linguiste Alain Bentolila, tout se passe comme si un certain nombre d’enfants socialement bien lotis éprouvaient le sentiment d’une immense lassitude scolaire. « Ils sont convaincus que ce qu’ils apprennent à l’école est totalement inutile, sans lien avec leur vie », poursuit le spécialiste de l’illettrisme. Leur désenchantement s’exprime par un discrédit particulièrement virulent contre les matières trop « intellectuelles ». En témoignent les résultats du baromètre réalisé en 2009 par l’Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev) : les trois quarts des adolescents interrogés ne pratiquent aucune activité culturelle ou artistique en dehors de l’école, et plus de la moitié d’entre eux déclarent surfer ou chatter sur Internet après la classe.

Accros aux nouvelles technologies
Il est bien loin le temps où l’école était la seule ouverture sur le monde. Nourris au biberon d’Internet et des nouvelles technologies, les collégiens d’aujourd’hui sont de grands consommateurs d’outils nomades, à commencer par le téléphone portable. Selon un sondage Ipsos publié en février 2009, 95 % des jeunes de 15 ans, et près de 80 % des 13-14 ans, possèdent leur propre mobile. Selon un autre sondage Ipsos de décembre 2009, la quasi-totalité des enfants de 12 à 17 ans (99 %) déclare jouer aux jeux vidéo. Les collégiens sont particulièrement accros : près de la moitié d’entre eux jouent au moins une fois par jour. Première victime de cet engouement numérique, la lecture : seul un tiers des élèves interrogés dit lire régulièrement. Aujourd’hui, c’est dans la rue ou dans les transports en commun que les enfants révisent, à l’aide de leurs lecteurs MP3 ou de leurs smartphones. Tout se passe comme si le Web concurrençait les informations enseignées à l’école. « Internet donne aux adolescents l’illusion du savoir. Or, face à la somme d’informations fournies, ils n’ont pas forcément les outils intellectuels pour faire le tri et sont contraints de faire des choix aléatoires », s’inquiète Alain Bentolila. Au lieu d’être concurrentes, ces nouvelles sources d’informations devraient compléter et enrichir l’apprentissage scolaire. Mais l’insertion des technologies de l’information dans les pratiques pédagogiques reste bien souvent un vœu pieu par manque de moyens ou de formation des enseignants. Cette absence de maîtrise du numérique creuse le fossé entre l’école et la société. Délégitimé, l’apprentissage scolaire apparaît de moins en moins nécessaire aux yeux des élèves, mais aussi de leurs parents, qui n’ont, paradoxalement, jamais été aussi angoissés par l’échec scolaire.

Des parents trop stressés
Si les élèves sont stressés, leurs parents le sont plus encore. En témoigne un sondage CSA réalisé en avril 2009 pour l’Association des parents d’élèves de l’enseignement libre (Apel) : plus de la moitié des parents interrogés déclarent être angoissés par les mauvaises notes de leurs enfants, en particulier les mères, qui suivent davantage la scolarité de leur progéniture. «Depuis que nous pouvons choisir d’avoir des enfants, notre désir de perfection a augmenté. Nous les programmons pour réussir », résume le psychiatre Olivier Revol. Conséquence, le bulletin trimestriel tourne souvent au drame familial (voir le témoignage page 22). « Le fait que la réussite sociale soit entièrement associée à la réussite scolaire crée des attentes disproportionnées chez les parents. Ils dévalorisent inconsciemment leurs enfants en projetant sur eux leurs propres angoisses », explique le docteur Pommereau, constatant qu’il est très douloureux pour un parent d’évoquer l’échec scolaire de son enfant. Les grands bouleversements de la famille restent aussi l’une des principales causes de mal-être chez les adolescents. Un divorce mal géré tout comme la mono parentalité font des ravages. « Lorsque cette dernière est exclusive au détriment du père ou de la mère, l’effet est dévastateur pour l’enfant, qui maltraite sa scolarité dans l’espoir de réunir ses parents », conclut le psychiatre. La relation parentale reste fondamentale pour eux. Pour les trois quarts des collégiens interrogés dans le cadre du baromètre Afev, le jugement des parents est plus important que celui des copains ou des professeurs.

1- Baromètre réalisé par Trajectoires (Groupe Reflex) pour l’Afev, auprès
de 397 enfants en primaire et au collège. Source : Haut Conseil de
l’évaluation de l’école.
2- Même pas grave ! L’échec scolaire ça se soigne, éd. Lattès, 2006.
3- Ces enfants empêchés de penser, éd. Dunod, 2008.
4- Apprivoiser l’école. L’échec scolaire en question, éd. Marabout, 2009.

L’ÉCOLE, BERCEAU DU STRESS
Selon le baromètre réalisé en septembre 2009 pour l’Afev, 66 % des élèves n’ aller à l’école, et ils sont plus d’un tiers à déclarer avoir souvent mal au ventre avant d’entrer en classe. Au centre Jean-Abadie du CHU de Bordeaux, le psychiatre Xavier Pommereau a récemment embauché une dermatologue, tant les problèmes d’eczéma ou de desquamation étaient en hausse chez les adolescents. Plus qu’ailleurs, l’école française apparaît anxiogène. Selon le baromètre Pisa, un programme comparatif mis en place par l’OCDE dans 35 pays, plancher sur un devoir de mathématique est source d’angoisse pour 53 % des collégiens français, contre une moyenne inférieure à 30 % dans les autres pays.

Florian, 22 ans, paysagiste  : « Trouver quelqu’un qui vous comprend »
J’ai commencé à rencontrer des difficultés dès l’école primaire. Je ne comprenais pas ce que me demandaient les instituteurs. J’étais dans un état d’angoisse permanente… Je me souviens que je m’accrochais à la gouttière dans la cour de récré. Je suis finalement arrivé en sixième avec deux ou trois ans de retard. J’étais très  timide, et les professeurs ne m’ont pas aidé, la plupart me traitaient de « touriste ». Quant à mes parents, ils ont tout fait pour trouver des solutions, mais, au fond, ils ne me comprenaient pas. C’est une professeur d’EPS en cinquième qui m’a remarqué. Elle m’a proposé de passer en SEGPA (section d’enseignement général et professionnel adapté). Dans cette classe, on était six, avec un professeur qui nous enseignait toutes les matières en reprenant les bases. Là, j’ai pu remonter la pente et apprendre à travailler chez moi. Je me souviens de ma première bonne note, un 13 en math. Pour la première fois de ma vie, j’ai été heureux de rentrer chez moi le soir ! Par la suite j’ai découvert les métiers horticoles, grâce à des stages. J’ai d’abord passé un CAP de travaux paysagers, puis un BEP d’aménagement de l’espace, et aujourd’hui je suis paysagiste… Et j’adore mon boulot !

Article réalisé par Sarah Chevalley

2 Commentaires

Laisser un commentaire