Méditation en classe

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Les expériences se multiplient, depuis des années. Des enseignants convaincus la mettent en place dans leurs classes. Mais l’Éducation nationale, ni pour ni contre, préfère la philosophie à la méditation. Pourtant, enfants et ados adorent. Méditation, médication ? Non. Il est temps de prendre la pratique de l’instant présent au sérieux et de mener les études que les scientifiques exigent.

En France, un public – encore restreint – de parents séduits s’empare de la méditation à l’école à partir de 2012 quand arrive enfin en librairie la traduction d’un best-seller hollandais signé Eline Snel, Calme et attentif comme une grenouille* (Les Arènes). C’est immédiatement un succès d’édition. Aux Pays-Bas, la thérapeute adepte de la méthode de l’Américain Jon Kabat-Zinn, Mindfulness Based Stress Reduction, MBSR, réduction du stress par la pleine conscience, forme des cohortes de profs à sa MBSR adaptée aux 4-12 ans : « Assieds-toi confortablement, ferme les yeux si tu trouves que c’est agréable, imagine que tu es une grenouille au bord d’un étang… Pour rester aussi tranquille, il te faut de l’attention et du calme… » Quelques histoires de spaghettis ou de petites araignées-idées noires plus tard, elle parvient à ramener au calme une trentaine de gamins en quelques minutes. Sans le savoir, nos instits tutoyaient depuis longtemps la pratique par le « retour au calme » d’après récré de leurs bambins du primaire. Dans l’instant présent, les gamins accueillent avec bienveillance pensées, sensations, respiration, les acceptent, les maîtrisent. Aux États-Unis, au Canada, en Belgique, voilà belle lurette que cette méthode et d’autres s’attaquent avec succès à l’hyperactivité et au manque de concentration à l’école. « L’enfant est invité à repérer les bruits à l’intérieur de son corps, à porter son attention sur le bout de son nez, là où l’air entre et sort. C’est un moyen d’apprendre à maîtriser la petite voix qu’ils ont dans leur tête, celle de leurs pensées », explique Eline Snel. Pour Christophe André, psychiatre médiatique adepte de la méthode et préfacier de la thérapeute, « la méditation est un cadeau dont parents et enfants se serviront toute leur vie ».

Ne pas déranger, méditation en cours, bonheur et bien-être en téléchargement.

Résultats probants

Le succès l’exige, auteure et éditeur vont désormais « sneliser » la méditation. Après Respirez, autre succès de l’année 2015 où notre thérapeute apprend aux parents et aux ados à méditer de concert, Eline Snel surfe sur la pratique via son dernier opus, Proche, mais pas trop, où la pleine conscience que l’on mettra en pratique à l’aide d’un CD inclus (comme avec les deux premiers titres) vise à « créer un lien apaisé et complice avec votre ado grâce à la méditation ». Une façon nuancée de redire les bienfaits de la méditation de pleine conscience (mindfulness) qu’une image résume : « Vous pouvez comparer l’attention consciente à la quille d’un voilier. Dans les moments de trouble émotionnel intense, une bonne quille maintient votre bateau en équilibre, elle empêche que vous soyez renversé à la première rafale et elle vous permet de garder le gouvernail en main durant les tempêtes adolescentes qui ont la force d’un ouragan. » On a l’impression que le bonheur est à portée d’un rien de concentration. L’une des associations les plus en pointe sur le sujet, l’Association méditation dans l’enseignement (AME) met en avant son programme Peace (Présence de l’écoute, de l’attention et de la concentration dans l’enseignement) avec cette propension un rien irritante à tout mettre en sigle à l’aide de mots soigneusement choisis, comme si cette démarche spirituelle devait à toute force démontrer son caractère laïc, école oblige. Il n’empêche qu’à l’issue d’un tel programme de dix semaines, des chercheurs ont scruté à l’époque quatre classes de CM2 (116 élèves). À la clé, des résultats parlants :

• 52 % des enfants se sentent mieux à l’issue de l’expérimentation,
• 82 % se sentent plus calmes à l’issue du cycle des méditations,
• 70 % constatent avoir développé leur attention et leur concentration grâce à la méditation,
• 69 % reconnaissent être davantage bienveillants envers eux-mêmes,
• 73 % s’estiment davantage bienveillants envers les autres,
• 55 % parviennent grâce à la méditation à mieux vivre et exprimer leurs émotions,
• 65 % ont continué à pratiquer la méditation au moins une fois par semaine.
Source : AME

D’autres études parviennent aux mêmes conclusions, et à foison, trop peut-être. La seule année 2014 a vu en fleurir plus de 700 sur le phénomène mental. Mais quand The Lancet, la même année, publie l’article scientifique qui conclut à l’efficacité de la méditation de pleine conscience contre la déprime sans antidépresseurs, on pense la cause entendue ou presque. Les travaux du neuropsychiatre Richard J. Davidson (université du Wisconsin) et de Tania Singer, directrice du département de neurosciences sociales à l’Institut Max-Planck montrent de leur côté que « la pratique entraîne l’activation de plusieurs aires liées à la bienveillance et l’empathie, provoquant des émotions positives, tandis que d’autres zones, liées à la peur et à l’agressivité, sont désactivées ». Bref, la pleine conscience acquiert ses lettres de créance.

Alors, pourquoi ne pas intégrer officiellement à l’école ces

séances ‘‘laïcisées’’ si prometteuses ?

Remplacer les heures de colle

Alors, pourquoi ne pas intégrer officiellement à l’école ces séances « laïcisées » si prometteuses ? Qu’il s’agisse de l’Institut Pleine présence ou de l’association Enfance et attention, l’objectif de l’institutionnalisation de l’instant présent, autre dénomination de la pleine conscience, demeure la constante de ces militant/es qui multiplient colloques, conférences et tables rondes. À chaque fois, les participants font le plein – de conscience, de bonnes pratiques et de… livres –, les organisateurs invitent Elise Snel à diffuser la bonne parole – la thérapeute a créé une formation des enseignants hollandais, L’Attention, ça marche. Mais de Laurence de Gaspary à Jeanne Siaud-Facchin en passant par Soizic Michelot et Christophe André, les fers de lance du mouvement (bien d’autres auteur/es et conférencier/es animent la sphère), si le message passe, il n’atteint pas encore les instances pédagogiques, le « mammouth », sans pour autant susciter la censure de l’institution. Car, apparemment, la pratique de la pleine conscience, à l’origine religieuse quoique bouddhiste, interroge les tenants de l’école laïque : « Peut-on laïciser une pratique spirituelle ? » se demande, entre autres, Édouard Gentaz, professeur en psychologie du développement à l’université de Genève, directeur de recherche au CNRS, à la fois critique à l’encontre de un « effet de mode », et somme toute demandeur d’études scientifiques à grande échelle capables de valider ce qu’il nomme des « recherches prometteuses », ce que ne semblent pas produire aujourd’hui les panels limités. « L’analyse raisonnable des données scientifiques montre, en réalité, que les études sont assez rares, la taille des effets faibles et que beaucoup de ces expériences mériteraient d’être reproduites à grande échelle afin d’en garantir la fiabilité. Nous savons, en effet, qu’un nombre non négligeable de recherches en neurosciences et en psychologie sont difficilement reproductibles. » Pour autant, écrit le chercheur censeur, « des principes de précaution et d’humilité devraient se trouver mis en œuvre actuellement pour tous les autres programmes ou interventions destinés à favoriser le langage oral chez les jeunes enfants dans les crèches, l’apprentissage de la lecture ou des mathématiques avec ou sans tablette, l’attention ou encore la mémoire de travail chez les enfants dans les écoles ». Traduisez : Montessori, sors de ce corps enseignant…
Pour l’heure, l’Éducation nationale française, sans interdire ce qu’un nombre toujours grandissant d’enseignants mettent en place en matière de « lien apaisé » – mais quid de leur formation ? –, tend plutôt à laisser faire dès lors qu’il s’agit de remplacer les heures de colle par la méditation de pleine conscience ! Comme au collège De Gaulle de Jeumont où, en 2016, les journalistes se pressaient pour voir comment l’on calmait les élèves violents et indisciplinés : « Ne pas déranger, méditation en cours, bonheur et bien-être en téléchargement. »

* Annoncé à 400 000 exemplaires vendus, Calme comme une grenouille rejoint les 350 000 ventes de Méditer, jour après jour (L’Iconoclaste, 2011) de Christophe André et bien d’autres titres qui alimentent désormais le juteux « créneau méditation » de l’édition. Le CD inclus semble un «must».

Olivier Magnan

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