Préserver son couple (lorsqu’on a des enfants en bas âge)

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Le « baby-clash » menace le jeune couple qui enfante. Mais les risques de tension sont encore présents longtemps après l’accouchement. Quelques ajustements peuvent éviter la crise durable…

«Il y a clairement un avant et un après la naissance du premier enfant. Le couple ne retrouvera pas complètement l’état antérieur par la suite. Autant le savoir… », déclare Bernard Geberowicz, psychiatre et thérapeute familial qui a écrit à propos du « baby-clash » (1). Un avertissement qui ne sonne pas forcément comme un sombre présage. Les parents subissent des pertes – liberté, loisirs personnels… – mais aussi des gains – affection, accomplissement, amour de ses enfants… – comme dans chaque nouvelle étape de vie. Le problème est que les difficultés de couple qui peuvent survenir à cause des enfants sont souvent passées sous silence. Aujourd’hui il est honteux d’assimiler la présence des enfants à des désagréments. Pour l’inconscient collectif, c’est que les parents ne sont pas à la hauteur. Et bien souvent des gens qui ne parviennent pas à concilier travail, famille et vie amoureuse se taisent jusqu’à l’explosion du foyer. Des réaménagements dans le couple, ainsi que des bouées d’oxygène et de liberté, sont nécessaires pour endosser ces responsabilités soudain plus larges et atténuer déséquilibres et disputes à venir…

Des erreurs classiques et tensions courantes

« Les premières années de l’enfant sont globalement une période de fragilité et de bouleversement pour le couple. Il y avait un «bébé-couple» qui agissait à sa guise, il y a désormais un bébé à intégrer dans la vie quotidienne. Le décalage survient entre celui qui reste à la maison pour s’occuper de l’enfant au début, et l’autre qui reste dans la vie professionnelle. L’un aspire à des moments de liberté, l’autre déplore le peu de moments privilégiés avec l’enfant. Les sentiments sont alors carrément ambivalents : la situation est joyeuse et compliquée à la fois. On fait aussi le deuil de l’enfant imaginaire, la réalité s’impose », souligne Caroline Kruse (2), conseillère conjugale et familiale, membre de l’Association nationale des conseillers conjugaux et familiaux (ANCCEF), qui stigmatise les conseils culpabilisants et normatifs des magazines. « Ce sont des injonctions à réussir son couple, puis son enfant, puis plus tard son divorce. La pression sociétale et familiale, les conseils des belles-mères et mères n’arrangent rien », déplore l’experte. Tant et si bien que les erreurs et fausses routes sont courantes : 25% des gens qui se séparent le font dans la première année après la naissance de l’enfant ! Des mères, et même parfois des pères, s’adjugent un rôle trop important dès le début. Et vouloir trop en faire donne bien souvent lieu ultérieurement à des reproches, de la déception, des rancœurs vis-à-vis de l’autre, surtout en temps de crise. Lorsque les deux adoptent cette attitude, ils se retrouvent en rivalité au sein du couple pour tout ce qui concerne l’enfant. Enfin certains, pour ne pas dire la plupart, ont tendance à sous-estimer le rôle de la fatigue, qui abaisse les seuils de tolérance. Les erreurs sont pléthoriques, mais rattrapables. Le couple doit en tout cas, de l’avis des spécialistes, retrouver des activités propres à lui-même bien avant les cinq ans de l’enfant. Malheureusement, plus tard, les sujets pour se trouver en désaccord quant à l’éducation de nos chères têtes blondes pullulent aussi : l’école, les sorties, l’orientation scolaire, l’argent de poche… peuvent diviser. Papa dit « oui », maman dit « non », ou inversement, et les enfants savent jouer des failles pour s’adresser au plus permissif.

Relativiser et réaménager

On l’aura compris, le premier point essentiel est d’accepter la difficulté. Il est normal que le couple soit déstructuré à un moment donné, et même que la libido tarde à revenir. « Inutile de se décourager dès le début. N’ajoutons pas des problèmes aux problèmes avec en plus de la culpabilité, alors qu’il s’agit d’une étape de vie comme le Bac ou le mariage. Les gens le savent intellectuellement, mais n’adoptent pas toujours la bonne attitude quand cela survient », insiste Caroline Kruse. Bien sûr si les difficultés persistent et s’accroissent avec les années malgré de nombreux efforts, les parents en détresse doivent oser demander de l’aide à un thérapeute. Mais il ne s’agit généralement que de petits ajustements à opérer, à commencer par exemple par la communication. En la matière l’anticipation est de rigueur : les conjoints ne doivent pas hésiter à échanger avant l’arrivée des enfants sur le nouveau partage des tâches et des responsabilités – et aussi, ce qui est souvent oublié, sur la hiérarchisation des priorités, car on ne peut pas tout mener de front : sorties culturelles, activités sportives, vie professionnelle, vie sociale, vie amoureuse… Plus tard évidemment, les discussions sont recommandées s’il y a trouble. « Un père qui a l’impression d’être exclu, une mère qui ne se sent pas assez soutenue, ont intérêt à tirer la sonnette d’alarme, sinon les reproches resurgiront des années plus tard sous forme plus violente », avertit Caroline Kruse. Et les actes doivent succéder aux paroles. Le couple passe forcément par des réaménagements pour se sauvegarder des moments de connivence ou pour faire équipe dans l’adversité. « Quand on a un enfant on est obligé de «défusionner», de se soutenir, d’instaurer une autre intimité. C’est une étape, et presque une épreuve. L’amour se transforme », précise d’expérience Emilie Berrèches, juriste à Nantes et mère de deux enfants de trois et six ans.

Passer un nouveau type de temps ensemble

Evidemment s’occuper de sa progéniture, puis l’éduquer, est chronophage, et peut exclure la vie amoureuse. Il est primordial que l’autre ne soit pas vu uniquement comme le parent de l’enfant. De plus, en partageant des moments d’intimité et de complicité, chacun a plus de facilité à faire preuve d’empathie et à trouver des solutions aux problèmes et aux conflits rencontrés. Le temps que les parents se réservent en couple est aussi bon pour l’enfant. Se réserver des moments à deux permet de se recréer une bulle. Pas forcément lors d’une semaine de vacances aux Seychelles, ce qui est d’ailleurs impossible au début. Mais même parfois sur le lieu de vie : c’est au quotidien que le couple doit réapprendre les contours de son intimité, mais aussi de sa sensualité. « Mon mari et moi parvenons à nous organiser un week-end sans les enfants tous les deux mois environ. Mais je n’aime pas normaliser les choses. Jamais nous avons instauré un soir rien que tous les deux à chaque quinzaine comme d’autres couples, car cela reviendrait à une contrainte supplémentaire dans l’emploi du temps, dont nous n’avons certainement pas besoin en ce moment ! Enfin je crois que le secret est aussi de se ménager du temps à soi, individuel », ajoute Emilie Berrèches. Chaque foyer trouve sa solution, mais le plus grand ennemi semble bien être la passivité de certains devant la crise, comme le souligne Bernard Geberowicz : « L’érosion du couple n’est pas une fatalité. Chaque moitié doit faire attention aux échanges, à la communication, aux contextes où se crée de l’intimité à deux, pas nécessairement sexuelle. On se retrouve pour parler d’autres sujets que les enfants. Souvent en dehors de la maison, mais aussi à l’intérieur quand ils dorment. Il faut faire l’effort de sortir des écrans pour montrer qu’on a envie de se retrouver ». Il s’agira de nouveaux moments, pour remettre de la légèreté, du ludique et donc à un moment donné du désir. Le couple ne doit pas passer à côté de ces instants d’un nouveau genre, pour lui mais aussi pour l’enfant : celui-ci a besoin de savoir que ses parents sont amoureux, qu’il n’est pas leur unique source de bonheur – ce qui serait une lourde responsabilité à porter pour lui. Il est aussi préférable pour ses relations et amours futures qu’il ait sous les yeux un modèle positif, dans les attitudes et les gestes au quotidien.

Les parents comme un tout

C’est finalement l’invention de sa propre famille qui est en jeu, en jonglant avec les héritages et traditions de chaque famille d’origine. « Des étapes importantes ont déjà été franchies avec succès en matière d’éducation quand les enfants emploient la dénomination «les parents», sans distinction. C’est que le couple s’est déjà constitué en tant qu’entité dans le paysage. Le couple parental est né et est vu ainsi par le ou les enfant(s) », observe Caroline Kruse. Ce couple en perpétuelle construction doit faire preuve de créativité pour inventer ses propres rituels, et finalement trouver sa place et son fonctionnement, alors qu’il compte sous son toit quelques membres en plus.

« Le couple face à l’arrivée de l’enfant : surmonter le baby-clash », de Bernard Geberowicz et Colette Barroux-Chabanol, éd. Albin Michel, 2014.

« Comment continuer à se parler, à s’aimer, à se désirer », de Caroline Kruse, éd. Marabout, 2013.

Julien Tarby

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