Volet I : La séparation « imaginaire » avant la séparation réelle : une affaire d’amour.

En France, le nombre de ruptures a bondi de près de 70 % en 20 ans !* Et peu importe que l’on soit en union libre, pacsé·es, marié·es : pour les enfants de la désunion, ce sont toujours deux parents qui se séparent. Or si deux adultes souffrent ou pas de leur divorce, les enfants, eux·elles, « trinquent » toujours, même si, parfois, la mésentente de leurs parents les poussent à souhaiter la rupture. Pourtant, l’on passe sous silence la plupart du temps les circonstances : le temps de latence qui précède l’annonce faite aux enfants. Et le temps qui la suit immédiatement. Plongeons-nous dans ce numéro dans cet « imaginaire » de la séparation parentale, autrement dit cet instant où l’enfant l’apprend sans l’avoir encore vécue. Dans le prochain numéro, nous explorerons le « réel » de la séparation.

1. Pour l’enfant, pas de divorce dans le conte de fée

Quand on a tout essayé et que rien ne semble suffire, alors le désamour, à petit pas, s’installe, d’éclats de colère en silence de plomb, grignotant ce qui fut le paradis des amours, en leur temps béni des pensées éternelles. Le désamour avance à pas feutrés et rend tout gris le quotidien. Cupidon ce traître aurait-il définitivement tourné les talons, ailes en berne, carquois vide ? On n’y croit pas… Et puis un jour, il devient clair que c’est la fin. Un clair-obscur que l’on ne s’explique pas. Alors comment l’expliquer aux enfants ?

Les parents désertent l’île familiale comme des Robinson repentis : fini de passer à l’infini des bras de papa à ceux de maman sur le beau canapé au fil éternel des soirées. Tout ça c’était du foin que l’on met au coin. La circulation des émotions intrafamiliales est le précurseur des pensées et représentations qui s’inscriront lors de l’annonce de la séparation. Cet avant coup constitue un recueil d’informations implicites qui prendra sens plus tard dans l’après coup historique. Penser la mère sans le père et réciproquement, c’est, jusque-là, un impensable.

L’un part et l’autre pas. L’un veut et l’autre pas. Rarement les deux à la fois partagent cette même foi destructrice, ce saccage annoncé de tant d’années de complicité et d’amour, c’est la fin de cette histoire qui finalement en valait sûrement d’autres, mais qui dévalue subitement et de manière vertigineuse, comme un krach boursier.

La situation est banale comme la mort. Et pourtant elle embarrasse, comme la mort.

Comme la mort, on ne sait pas la dire aux enfants. Car ils portent, eux, la continuité de l’imaginaire… Des parents unis pour la vie… Papa le plus fort du monde et qui est un puits de science et Maman la plus belle du monde et la plus intelligente autant qu’elle est jolie… Ils·elles ne peuvent se séparer, car c’est une fin que ne prévoit pas le conte de fée.

Au début était l’angoisse de séparation

Le code a changé, le système de référence aussi. Les certitudes du passé s’effondrent. Toute la forêt de l’enfance devient caduque. Le non-amour est déclaré comme une guerre invisible qui se serait jouée sous le toit familial à l’insu des enfants et qui serait déjà finie. Et ça donne ce que mon chat Jim a tracé en marchant sur mon clavier : ¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿

Même les chats ne peuvent concevoir que d’aussi beaux et attentifs parents se séparent… Car un enfant n’aura jamais plus bel endroit pour s’y lover que le cœur commun de ses deux parents. Mon chat Jim est comme les enfants, il croit à l’infini de l’amour…

Il refuse que l’on change le code.

L’annonce de la séparation parentale et le moment qui la précède, la contenant implicitement déjà, sont un temps d’élaboration psychique complexe pour les enfants. La séparation se fait et s’inscrit d’abord de manière imaginaire dans la pensée de l’enfant. C’est le moment où l’enfant devra se confronter de manière intime et parfois inaugurale à ses propres mécanismes de pensée et de défense liés au fonctionnement imaginaire. L’enfant va se forger sa propre représentation de la séparation de ses parents. Et il va se confronter aux angoisses de séparation déjà présentes dans sa psyché.

L’angoisse de séparation est une étape cardinale et structurante du développement de l’enfant. Elle survient classiquement à 9 mois de vie. C’est à ce moment que le bébé constate qu’il n’est pas ce qu’il croyait être au premier temps de sa relation à la mère (et au père), en raison de sa grande immaturité fonctionnelle. Il n’est pas le prolongement de sa maman, mais un être, sinon autonome, du moins seul. Le bébé se confronte au fait qu’il est dépendant de cet autre que soi, la mère, mais aussi bien, le père. Il commence à abandonner l’illusion originelle de la fusion et l’illusion consécutive de sa toute-puissance sur les objets extérieurs. « Je me réveille, j’ai faim, et de mon besoin, immédiatement, je crée la mère et l’apparition simultanée du sein et du biberon… » : cette pensée, qui fonctionne aux temps des origines, est récusée par la réalité. Cette pensée ou cette illusion n’est plus opérante à cause d’infimes petits décalages entre le besoin du bébé et la mise en satisfaction de ce besoin… par une mère, qui, même si elle est suffisamment bonne, au sens de Winnicott*, ne peut pas, à tout coup, répondre dans une synchronicité et une instantanéité absolues qui fondaient la première conception du bébé. Le bébé se confronte ainsi à la séparation d’avec la mère, séparation dont la réalité lui fait constater l’existence. La mère qui n’est pas lui peut aussi disparaître… C’est le moment où l’on observe que le bébé, jusqu’alors calme en face de tiers extérieurs à la famille, se montre inconsolable : c’est la réaction au visage de l’étranger et les pleurs irrépressibles qui en découlent.

Le divorce relance l’angoisse de séparation de la petite enfance

Ce sont les premières manifestations de l’angoisse de séparation. Angoisse que nous devons et parfois nous mettons toute une vie à tenter de surmonter. Cette angoisse touche les deux parents, d’autant plus que les pères s’occupent de plus en plus des premiers soins dits de maternage. L’angoisse de séparation se manifeste aussi comme une angoisse d’abandon. Dès lors que le bébé ne voit plus son parent, alors qu’il·elle n’a pas encore acquis la notion de permanence de l’objet, il·elle se confronte à l’idée terrifiante de la disparition irréparable de la mère ou du père. Ce processus d’élaboration de la permanence de l’objet prendra quelque temps à se mettre en place, jusqu’aux 18 mois de vie, environ, classiquement.

Les manifestations de l’angoisse de séparation ne passent pas inaperçues : bébé qui souriait à tout va et à tout le monde, extase des passants ou de la famille à la clé lors des promenades ou des visites, se met, maintenant, à pleurer en présence d’une personne qu’il ne connaît pas. Il·elle ne sourit plus au premier venu, mais il·elle manifeste sa peur de manière systématique et sonore. Il·elle s’agite et pleure, aussi, dans de nouvelles ambiances. Il·elle pleure si on le·la laisse seul·e dans une pièce, alors qu’avant, il·elle s’y endormait paisiblement. Il·elle risque d’avoir peur de ce qu’il·elle aimait auparavant, par exemple, l’ambiance aquatique. Selon les bébés, l’angoisse de séparation se manifeste de manière plus ou moins forte, bien sûr, dans le cadre des variations de la norme. Car cette angoisse est normative et structurante… mais c’est une épreuve. L’enfant a du mal à se détacher de son parent, à s’adapter aux situations nouvelles qu’il faut encadrer de paroles apaisantes de précautions et de repères concrets.

C’est à ce type d’angoisse et au cheminement personnel qui aura permis à l’enfant de se structurer face à l’angoisse de séparation que sera de nouveau confronté l’enfant. Angoisse et construction psychique seront revisités lors de l’annonce de la séparation parentale. Forcément.

2. L’annonce de la séparation par papa et maman

Voici le petit guide qui s’attaque aux confusions dans la langue : ce que les parents pensent dire et ce que les enfants entendent.

Qui se sépare, un homme et une femme ou bien papa et maman ?

Pour les adultes, il est clair que c’est un couple qui se sépare. Pour l’enfant, c’est tout autre chose : c’est papa et maman. Papa et maman divorcent. Ou se « dépacsent ». Papa et maman, ces êtres, par essence aimants, paradigme de l’amour, cessent de s’aimer : comment penser ça à l’âge où l’on ne se représente pas forcément la réalité de l’amour entre un homme et une femme ?

Mais c’est ainsi : les parents ont décidé de se séparer… et ils ne savent pas comment l’annoncer à leur enfant. La prise de position que signifiera la prise de parole sera irréversible. Les parents la redoutent : elle signe symboliquement la véritable fin de leur union.

Souvent, la décision de séparation est davantage une décision unilatérale que consensuelle. L’un veut et l’autre pas. La douleur impacte et colore la prise de parole lors de l’annonce : celui des deux parents qui est contraint par la réalité du désamour de l’autre se trouve malgré lui·elle dans une situation rendue encore plus douloureuse. Car elle va à l’encontre de sentiments amoureux encore présents. Quoi qu’il en soit des degrés d’adhésion au désir de séparation, les parents portent souvent ce projet de l’annonce de leur séparation avec le pire des sentiments, celui de la culpabilité et de l’échec.

« On soutient encore par exemple que le divorce serait toujours, pour un couple, un échec. Idée contestable, car le fait qu’une histoire d’amour se termine n’efface pas la valeur qu’elle a eue », explique la psychanalyste Claude Halmos. « Et qu’il serait toujours, pour les enfants, une tragédie destructrice. Affirmation culpabilisante pour les parents et, de plus, erronée. Le divorce de ses parents est toujours, pour un enfant, une épreuve car il l’oblige à faire le deuil de la vie qu’il avait avec eux, et un deuil est toujours douloureux. Mais il est aussi – il ne faut pas l’oublier – un soulagement, car il le délivre du climat angoissant de disputes et de tensions permanentes dans lequel il devait vivre. De plus, sa souffrance étant largement majorée par l’incertitude et l’incompréhension, elle peut s’apaiser si on lui parle. »

1 – Dire la séparation ensemble

Il est clair, encore faut-il l’écrire, que, dans le meilleur des cas, l’annonce faite à l’enfant ou aux enfants doit être menée par les deux parents, ensemble et de manière réfléchie, avec une anticipation suffisante. Lorsque tous deux s’en sentent capables. Avec un consensus partagé. À un moment dont on sait qu’il sera préservé et que personne ne viendra l’interrompre, afin de laisser tout le temps aux explications, aux émotions et aux larmes qui ne manqueront pas d’accompagner, malheureusement et inévitablement, cette étape que l’on souhaite la plus sereine possible malgré tout.

2 – L’attribution causale

La première des choses à établir est que la cause de la séparation ne provient, en aucun cas et en quoi que ce soit, de l’enfant. La seconde est d’établir, ce qui n’est pas simple à comprendre pour un jeune enfant, que la séparation est celle d’un couple d’amoureux qui ont cessé de s’aimer. Pas celle de parents « déçus » par leur enfant. Les parents se quittent mais ne quittent pas leur enfant. La séparation n’est en aucun cas « de sa faute ». La période la plus sensible pour se figurer une telle responsabilité correspond à la tranche d’âge des quatre à six ans, période féconde du complexe d’Œdipe.

3 – Le schéma princeps : nous deux on ne s’aime plus, mais toi on t’aimera toujours

L’explicitation du schéma classique est indispensable et incontournable.

Les parents, avant d’être des parents, étaient un couple d’amoureux qui s’aimaient si fort qu’ils ont rêvé et voulu avoir un enfant, des enfants (que l’amour en question n’ait pas été « si fort » ne regarde que les intéressé·es). Les amoureux du début sont devenus des parents comblés par la venue au monde de leur enfant, de leurs enfants. Et rien ne pourra changer l’amour que les parents portent à leurs enfants. Pas même le désamour et la séparation. Les parents, certes, ne s’aiment plus (ce qui reste difficile souvent à penser pour les enfants les plus tendres en raison des problématiques identificatoires). Si le couple d’amoureux disparaît, le couple de parents, lui, subsiste. De manière plus séparée mais pas forcément disjointe, le couple de parents continuera à veiller, protéger, organiser la vie et aimer ses enfants pour toujours. Cet amour-là, l’amour des parents, ne cesse jamais, contrairement à l’amour des amoureux. Cet amour-là donnera aux parents le moyen et la raison de rester ensemble vigilants et présents pour assurer tout ce qui est nécessaire au déploiement d’une vie heureuse. Les parents resterons unis malgré la séparation pour veiller sur leur enfant, leurs enfants, psychiquement ensemble. Puisque leur différend ne vient pas des enfants, mais de leur désamour. Ils continueront à s’occuper de leurs enfants.

4 – On ne s’entend plus comme amoureux, mais pour s’occuper de toi, on s’entendra toujours

L’enfant a besoin de voir que ses parents s’entendent bien sur tout ce qui le concerne. Il a besoin que les parents lui expliquent, même si ce n’est encore pas très abouti dans cette phase d’annonce de la séparation, qu’il verra ses deux parents, mais séparément. Papa habitera ici et maman habitera là. Des visites préalables sont souhaitables, si elles sont possibles, durant le temps où le couple résidera encore sous le même toit, en attendant la mise en œuvre réelle de la séparation. L’enfant commencera ainsi à se représenter qu’il sera « des fois chez papa et des fois chez maman ». Petit à petit.

5 – Répondre aux questions existentielles…

Les questions viendront sur les détails, qui finalement n’en sont pas. Qui viendra me chercher à l’école, où habitera mon doudou, est ce que je verrai toujours mes amis ? Et alors j’aurai deux lits ? Qui me fera le bisou du soir ? Comment la petite souris saura où j’habite ? L’enfant doit être certain·e qu’il·elle pourra à l’issue de la séparation annoncée voir ses deux parents. Et que malgré l’immense tourmente de la séparation, certaines de ses routines seront conservées. Et le sentiment de sécurité interne aussi.

6 – … et aux questions philosophiques : peut-on ne plus aimer quelqu’un ?

L’idée que l’on puisse ne plus s’aimer, même si le distinguo a été fait entre l’amour des amoureux et l’amour des parents, c’est une question qui restera en partie inexpliquée, et donc angoissante car synonyme d’abandon possible, du moins sur le plan de la logique.

Si les deux êtres les plus proches de vous peuvent ne plus s’aimer…

7 – Ne laisser planer l’ombre d’aucun doute

Il est utile de ne laisser aucun doute subsister sur la certitude de la séparation : le doute le plus mince ouvrirait la voie au désir de l’enfant de réparer le couple et de s’interposer ainsi à la séparation. Il faut qu’il soit très clair que vous ne voulez plus vivre ensemble et que votre décision sera irrévocable et définitive. L’enfant ne doit en aucun cas pouvoir penser qu’il·elle pourrait infléchir votre décision. Votre enfant se sentirait trop coupable d’échouer. Il·elle y épuiserait son énergie vitale. Vous décidez de vivre votre vie… Faites en sorte qu’il·elle puisse vivre la sienne sans s’engouffrer dans le rôle de sauveur du couple. Rôle à contre-emploi.

Au contraire, les enfants ont besoin que leurs parents accueillent leur propre parole et leurs émotions voire leur colère face à leur irrévocable décision. Après l’annonce de la séparation…

Maintenant il n’y a plus Papa et maman. Le diable est dans le détail. Il y a papa ou maman.

De quoi faire en sorte que l’imaginaire de l’enfant galope jusqu’au franchissement de l’obstacle annoncé : la séparation réelle. Cette phase-ci fera l’objet de la deuxième partie, à paraître mi-décembre.

* Le pédiatre et psychanalyste britannique Donald Winnicott élabore dans les années 1950 des éléments autour de la régression et théorise des conceptions sur le vrai self et le faux self.

Catherine dunezat, psychologue clinicienne

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