La goutte d’eau…

Si l’annonce du soutien scolaire à l’école a réussi un beau tapage médiatique, pour le moment seule une poignée d’élèves en bénéficient réellement. En effet, l’an passé, l’accompagnement éducatif a concerné moins d’un collège sur cinq. Ce dispositif, basé sur le volontariat, n’a bénéficié qu’à 35 % des collégiens scolarisés en ZEP. À la rentrée, 6 167 lycéens étaient inscrits aux nouveaux stages intensifs, soit… 0,3 % des effectifs ! Au lycée Condorcet de Bordeaux, environ 60 élèves sur 740 ont suivi ces cours programmés avant la rentrée. Ces chiffres n’ont rien de vraiment surprenant : le dispositif en est encore au stade de l’expérimentation. Mais comment s’y prendre pour le généraliser à tous les établissements de France ? Cette question se pose avec d’autant plus de pertinence quand on examine le coût de cette kyrielle de mesures.

 

Le coût de la généralisation

Un exemple ? L’an passé, le ministère de l’Éducation a débloqué une enveloppe de 140 millions d’euros pour financer les heures supplémentaires effectuées par les enseignants chargés de l’accompagnement éducatif dans les collèges de ZEP. Une somme à laquelle il faut ajouter 3,4 millions d’euros pour les activités culturelles et sportives. Pour couvrir tout le territoire, le montant de ces heures supplémentaires grimperait à 700 millions d’euros par an pour le seul encadrement des élèves. La première semaine de stage organisée pendant les vacances de Pâques 2008 a, elle, concerné 83 000 écoliers de CM1 et CM2, pour un coût de 5,3 millions d’euros. Afin de cibler les 15 % d’enfants qui sortent de CM2 sans maîtriser la lecture, l’écriture et le calcul, il faudrait que les stages de remise à niveau concernent, à terme, 398 646 écoliers, soit un coût d’environ 25,5 millions d’euros pour une seule session de stage.

 

La cerise qui éclipse le gâteau

Selon le ministère de l’Éducation, les heures de soutien visent les « élèves en difficulté ». « Il s’agit des élèves rencontrant des lacunes ponctuelles, mais aussi de ceux qui connaissent des blocages plus profonds, explique Patrick Gonthier, de l’Unsa. Or, on ne peut pas leur proposer la même aide. » Quand un jeune se retrouve en conflit avec l’école, ces cours supplémentaires au sein de l’établissement scolaire sont-ils la solution la plus adéquate ? Autre préoccupation dans le milieu enseignant : pourquoi ajouter des heures à quelques-uns au lieu d’améliorer l’école pour tous ? « Nous ne sommes pas réfractaires à l’aide aux devoirs en soi, explique Valérie Sultan, secrétaire du Snes à l’académie de Créteil. Mais ce devrait être la cerise sur le gâteau. Là, la cerise éclipse le gâteau ! L’école doit d’abord remplir son rôle pendant le temps scolaire. »

 

Le casse-tête de l’organisation

Sur le terrain, les écoles confrontées à la mise en pratique de ces dispositifs ont trouvé des solutions variées. « Chaque ville s’est organisée selon ses propres contraintes, explique-t-on à l’Association des Maires des grandes villes de France. Pour le soutien en primaire, il a fallu jongler avec les horaires de la cantine, du ramassage scolaire et les activités existantes, tout en appliquant la semaine de quatre jours. » À Orléans, les groupes de soutien sont mis en place une demi-heure par jour, sur le temps de la pause déjeuner. Certaines villes ont opté pour le matin ou le soir, avant ou après la classe. Résultat : des journées plus longues pour les élèves. D’autres écoles ont préféré faire venir les enfants en difficulté le mercredi matin. Aux parents de s’adapter. Et cela n’est pas forcément aisé car les groupes de soutien pourront évoluer dans l’année. « La ville de Rennes considère que l’aide aux enfants en difficulté devrait principalement s’effectuer sur le temps de la classe avec la mise en œuvre de pédagogies différenciées, insiste Gwenaëlle Hamon, adjointe au maire (PS), déléguée à l’Education et à la Jeunesse. Puisque ce soutien doit s’organiser hors du temps scolaire, nous voulons éviter de stigmatiser les enfants concernés. Il s’agit d’inclure cette aide dans le dispositif existant, la ville offrant déjà du périscolaire à tous. » Quant aux stages intensifs avant la rentrée, chaque lycée a dû s’organiser à la hâte avec les moyens du bord. Les proviseurs et les profs ont répondu au mieux aux attentes des élèves, sans concertation préalable ni aide du ministère.

 

Du soutien aux contours flous

À quoi servent exactement ces heures de cours supplémentaires ? Pour l’année 2007/2008, l’accompagnement éducatif proposé dans les collèges de ZEP a été utilisé à 71,2 % pour de l’aide aux devoirs, selon le ministère. Arrivent ensuite les activités artistiques et culturelles (19,4 %) et le sport (9,4 %). « Le dispositif est un beau fourre-tout, regrette Valérie Sultan. Il faudrait distinguer clairement trois choses : l’aide aux devoirs qui peut être encadrée par des surveillants, comme l’étude au primaire ; le soutien scolaire dispensé par des enseignants pour remédier aux difficultés des élèves, et enfin l’accompagnement éducatif qui regroupe des activités sportives ou culturelles en dehors de l’école. Avec ces mesures, on ne sait pas qui fait quoi, ni comment. » Les syndicats craignent notamment l’externalisation de certaines disciplines, avec un recours croissant à des associations. Aucune étude ne permet -– pour le moment – de jauger l’efficacité de ces dispositifs.

 

Un objectif peu clair

Noyés dans un flot continu de nouvelles mesures, on peine parfois à en comprendre l’intention première. L’objectif est-il d’aider les élèves en grande difficulté ? « Le soutien scolaire ne permet pas de lutter contre l’illettrisme en 6e », prévient Philippe Coléon, directeur général d’Acadomia. « Ça ne marchera jamais qu’avec des enfants qui en ont à peine besoin, clame de son côté l’ancien ministre de l’Éducation nationale Luc Ferry. Or ce qui est important, ce sont les 150 000 élèves qui sont complètement dans les choux, et ce n’est pas en leur tapant sur la tête deux heures par semaine que nous allons les rattraper ! » Voilà pourquoi, toujours selon le professeur de philosophie, « la pédagogie du soutien est le plus grand échec de l’histoire de l’Éducation nationale ». Le rôle du soutien est-il de proposer à tous une occasion de tendre à l’excellence grâce au secours d’un professeur ? L’écueil devient alors l’impossibilité budgétaire d’étendre le dispositif. Doit-on en conclure que le ministre se saisit une fois de plus de ce qui fut le marronnier de tous ses prédécesseurs pour calmer les enseignants en leur proposant de payer plus ce qui veulent travailler plus… tout en supprimant 10 000 postes ? Si tel est le cas, l’objectif est atteint. Encore une fois, les oubliés ne sont-ils pas les élèves ? À quel moment le ministre s’est-il engagé sur des résultats auprès des Français ?

 

Panorama des mesures

TÉMOIGNAGES

 Sylvestre Vanuxem, président de l’association des professeurs de langues vivantes

« Le ministre a fait le choix du tout anglais. Cela va certainement renforcer les parents dans l’idée que l’anglais doit être choisi comme LV1. L’objectif affiché du bilinguisme est un leurre. C’est tout simplement irréalisable. Il serait plus urgent de réfléchir sur les pratiques en classe afin de rendre les cours de langue plus vivants. Par ailleurs, les répétiteurs natifs seront-ils formés à l’enseignement? Comment vont-ils être recrutés ? Quant aux stages intensifs qui doivent remplacer les séjours linguistiques, c’est un peu comme la plage sans la mer. C’est mieux que rien, mais cela ne remplacera jamais une immersion à l’étranger. »

 

Pauline, 18 ans, élève en première STL au lycée Robert Schuman au Havre

« J’ai décidé de participer au stage de pré-rentrée car j’avais beaucoup de lacunes dans certaines matières. Je suis venue au lycée pendant 8 jours, de 9h à 10h30. J’alternais cours d’anglais et de physique. C’était bien car on était peu nombreux. On a pu poser plein de questions. Cela m’a permis de revoir les bases et d’apprendre, par exemple, à bien construire une phrase en anglais. Je me porterais encore volontaire si d’autres stages sont proposés. »

 

Sandrine Doucet, 49 ans, professeur d’histoire-géographie au lycée Condorcet de Bordeaux.

« Le dispositif a été annoncé fin juin sans aucune concertation préalable. Je n’ai pas voulu y participer car je ne crois pas en son efficacité. On nous supprime quatre postes à la rentrée, les classes sont surchargées et le nombre d’options ne cessent de diminuer. Donner des cours de soutien à quelques élèves en dehors du temps scolaire ne va pas compenser ces mauvaises conditions de travail. Les nombreux projets pédagogiques déjà proposés au lycée, qu’il s’agisse de sorties au théâtre ou de voyages à l’étranger, me semblent plus bénéfiques. Ils permettent à tous les lycéens de découvrir autre chose qu’une salle de classe. Mais rien n’est fait pour nous aider et nous encourager. »

 

David Miloriaux, 30 ans, professeur de physique-chimie au lycée Robert Schuman du Havre

« J’ai participé au stage de pré rentrée car travailler en petits groupes me plait bien. L’aspect financier a aussi compté pour arrondir mes fins de mois. Je regrette que tout se soit monté dans l’urgence. On a organisé les deux semaines de soutien en autogestion. Après des entretiens individuels, nous avons déterminé les besoins de chaque élève et établi un planning. Les demandes et les niveaux étaient hétérogènes. Certains ne voulaient revoir qu’un ou deux points précis, d’autres n’avaient pas acquis les bases. Comme je n’avais à gérer que six élèves au maximum, cela n’a pas été trop gênant. Ces cours ont été utiles. Mais je ne suis pas dupe : il n’est pas dit que dans deux semaines ces mêmes élèves n’aient pas tout oublié. »

 

Jean-Claude Muzyk, proviseur adjoint du lycée Jean Moulin de Roubaix qui accueille 1000 élèves.

« On nous a annoncé la mise en place du stage de pré rentrée en juin, c’est à dire en pleine période d’examens. J’ai contacté une vingtaine d’élèves entrant en terminale ou en BTS avec des difficultés pour les informer de ce nouveau dispositif. J’ai ensuite communiqué l’info dans la presse locale. Résultat : nous avons eu 46 élèves, dont beaucoup de boursiers. 36 ont vraiment été assidus. Nous leur avons proposé quatre heures de cours le matin, avec en plus, deux après-midi, pendant une semaine. Il a fallu jongler avec les disponibilités des cinq professeurs volontaires. L’aide personnalisée a, elle, débuté à la rentrée et concerne pour le moment 20 élèves chaque soir. Nous leur demandons de s’engager à venir pour six à sept semaines, sinon cela n’a pas d’intérêt. Des assistantes pédagogiques les encadrent au CDI. Des enseignants devraient bientôt les rejoindre. »

 

Madame Chambard, 32 ans, professeur de français lycée Jean Moulin de Roubaix

« Nous avons du faire preuve d’une grande faculté d’adaptation pour ce premier stage de pré rentrée. Pour les sessions à venir, nous voulons mieux cibler les demandes des élèves. Au lieu de proposer du français, je voudrais par exemple mettre en place des cours thématiques plus précis : dissertation, orthographe et grammaire, ou encore étude de texte. J’aimerais aussi retrouver mes propres élèves pendant ces cours de soutien. Comme je les connais bien, cela me permettrait de leur offrir une aide vraiment personnalisée tout de suite. »

 

Safia, élève de Terminale STSS au lycée Jean Moulin de Roubaix

« J’ai reçu un courrier pendant les vacances pour m’informer des dates du stage. Cela m’a semblé intéressant et mes parents m’ont encouragé à y assister. J’ai suivi des cours de maths et de français. J’ai vraiment apprécié le travail en petits effectifs. Les profs étaient aussi plus sympas que d’habitude et consacraient plus de temps à nous aider. »

 

Martine Cibois, proviseur du lycée Robert Schuman du Havre

« J’ai envoyé une lettre informant de la mise en place de ce stage de pré rentrée à tous les élèves avec leur dernier bulletin trimestriel, ainsi qu’aux nouveaux venus avec leur dossier d’inscription. Une quarantaine a répondu présent. Peu de lycéens de bac professionnel sont venus car ils travaillent quasiment tous pendant l’été. Pour les petites vacances, nous allons cibler les élèves selon leur niveau et selon les temps forts de l’année, comme les examens. Quant à l’accompagnement éducatif, beaucoup d’actions pédagogiques, et notamment du soutien scolaire, sont déjà menées au sein de l’établissement. Ce nouveau dispositif va surtout les institutionnaliser. A nous de trouver comment les coordonner au mieux. »

 

Les organismes privés de cours particuliers

Nombres d’élèves d’Acadomia par an (de l’école primaire au lycée) Nombre d’élèves des Cours Legendre par an (de l’école primaire au lycée) Nombre d’élèves de Keep School par an (de l’école primaire au lycée)
100 000 30 000 5 000

 

 

Trois questions à Jean-Louis Nembrini, directeur général délégué à l’enseignement dans le cabinet de Xavier Darcos

Vous avez choisi d’offrir des cours supplémentaires à une poignée d’élèves au lieu d’améliorer l’école pour tous et de mettre en place des pédagogies différenciées en classe. Pourquoi ?

La mise en place du soutien scolaire gratuit ne remet pas du tout en cause la qualité de l’enseignement offert à tous les élèves. Nous maintenons les dispositifs existant, comme le Rased qui fait intervenir des professeurs spécialisés en classe pour soutenir certains élèves en particulier. Par ailleurs, nos mesures permettent de prendre en compte les difficultés de chacun au plus tôt et de ne pas attendre la fin du premier trimestre pour agir. Il s’agit simplement d’offres éducatives supplémentaires par rapport ce que l’école propose habituellement.

L’organisation des stages de soutien s’est faite à la hâte pendant les vacances d’été pour les 200 lycées concernés. Il n’y a eu aucune concertation préalable. Pourquoi un tel calendrier ?

Nous ne voulions pas annoncer une mesure et la mettre en place six mois plus tard. Même si l’organisation a parfois été un peu dure, des élèves ont pu profiter rapidement de ces nouveaux stages. C’est le plus important pour nous. Aux professeurs et aux proviseurs de parvenir à mobiliser les élèves et de susciter leurs désirs pour les prochaines petites vacances. Il faut pour cela faire preuve de flexibilité.

L’accompagnement éducatif et les stages de remise à niveau ne concernent pour le moment qu’un nombre faible d’élèves. Comment comptez-vous généraliser ces dispositifs afin qu’ils touchent l’ensemble des élèves en difficultés ?

Nous attendons les premiers résultats pour étudier une possible généralisation de ces expérimentations. Les différents dispositifs ont un coût important et nous en attendons beaucoup. Le nombre d’élèves concernés va augmenter au fur et à mesure de l’année. Pour les stages de remise à niveau, les effectifs vont sûrement tourner à chaque période de vacances. Un élève ne suivra pas tous les stages de l’année. Le budget 2009 n’ayant pas encore été voté, je ne peux encore pas me prononcer sur le financement de ces nouvelles mesures.

 

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