Chez les enfants, le « porno » se banalise…

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Les enfants accèdent très tôt au numérique… et s’exposent aux dangers de la pornographie.

« 100% des enfants ont vu ou verront un contenu pornographique », dixit Thomas Rohmer, président de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation îumérique. Le constat fait froid dans le dos. Mais il paraît bien incontournable tant l’accès au numérique s’est facilité ces dernières années. En moyenne, nos « petit·es » profitent de leur premier smartphone avant l’âge de 10 ans. Quels risques pour ces enfants surexposés aux contenus pour adultes ? Peut-on lutter contre ce fléau ? Éclairage avec Thomas Rohmer, président de l’Open, et Serge Tisseron, psychiatre et docteur en psychologie.

Volontairement ou non, nos bambins verront des images pour adultes. Ne pas confondre un premier public, beaucoup plus jeune, innocent, qui tombera sur des sites, vidéos ou images à caractère pornographique par erreur. Et un second qui part à la recherche de ces contenus parce qu’il a en a décidé ainsi. Pas les mêmes enjeux. Pas les mêmes combats donc, puisque s’il faut empêcher les très jeunes enfants de consulter un site pornographique au moyen de mesures techniques, « le fameux contrôle parental », pour les autres, il s’agit d’un indispensable devoir d’éducation. Pour les sortir d’un monde complètement hermétique au principe de réalité. Alors que ces enfants s’y laissent aller majoritairement pour trouver des réponses à leurs interrogations.

Encore un tabou pour les parents, l’école en retrait

On nous prête une image de peuple libéré. Et pourtant, « quand vous demandez aux professionnels de l’industrie du sexe, la France s’affiche comme l’un des pays les plus coincés d’Europe », ironise Thomas Rohmer. Bien loin de l’image du French lover. Encore aujourd’hui, le sujet de la sexualité reste « un tabou pour bon nombre de parents qui ne savent pas comment en parler, ce qui dissuade les enfants d’en prendre l’initiative. Il existe pourtant d’excellents livres qui permettent de le faire », souligne Serge Tisseron, psychiatre. Or, quand vous ne parlez pas de sexualité avec vos enfants, ils·elles iront s’informer sur le Web. La porte ouverte à toutes les dérives. C’est pourquoi, selon Thomas Rohmer, bien qu’ils ne puissent pas donner des réponses à leurs enfants, « les parents se doivent d’écouter leur progéniture et juger s’ils sont capables de répondre aux questions ». Comme un travail d’introspection pour les parents. Rien d’alarmant à ce qu’ils ne puissent pas répondre, simplement dans ce cas, ils doivent « trouver une personne capable de le faire », souligne Rohmer.

Et l’école dans tout ça ? Car oui, l’enseignement de l’éducation sexuelle demeure inscrit dans la loi. Peu importe, en réalité, difficile pour beaucoup de professeur·es de parler de sexualité en classe : « Là où les parents vont adapter le discours à leur enfant, les professeur·es s’adressent à un public diversifié, où règne un niveau hétérogène de connaissances sur la sexualité », remarque le docteur en psychologie Serge Tisseron, avant d’ajouter « répondre aux questions de certain·es pourrait en traumatiser d’autres ». D’autant plus que la sexualité représente un sujet sur lequel il serait facile de déraper pour les enseignant·es, donc la plupart préfèrent l’éviter.

L’univers pornographique dresse une image des femmes abominable et dévalorisée

– Thomas Rohmer

Une déformation de la réalité

L’un des plus grands dangers de l’accès des enfants à la pornographie demeure la « déréalité ». Thomas Rohmer : « Le danger n’est pas tant que les adolescent·es aient envie d’aller voir ces contenus, mais que les images visionnées ne soient jamais déconstruites, explicitées et mises en perspective. Le porno le plus répandu s’adresse à un public masculin dont la vocation finale vise à déclencher des pratiques masturbatoires ». La pornographie appartient à un genre fictionnel, en aucun cas à la réalité. Difficile pour des enfants de l’intégrer. De là pourrait déboucher une intériorisation des rapports de domination entre les femmes et les hommes dans la mesure où l’univers pornographique dresse une image des femmes « abominable et dévalorisée », estime Thomas Rohmer, dont le danger demeure qu’elle se banalise dans la société. Un phénomène lié à une surconsommation du « porno » chez les garçons, bien que la présence des filles sur les sites pornographiques progresse rapidement, « doublée en quatre ans pour les filles de 15-17 ans », révèle le président de l’Open.

Reste à savoir si le visionnage de vidéos pornographiques altère l’état psychique des enfants. Pour celles et ceux qui n’ont pas encore atteint la puberté, « ils·elles n’auront pas les moyens de gérer le choc traumatique », analyse Serge Tisseron, membre de l’Académie des technologies. Pour les autres, le recours excessif à l’univers pornographique risque d’entraîner des « difficultés futures d’érection ou d’éjaculation » qui découlent d’une « frustration née du décalage entre le plaisir imagé et la réalité », constate Thomas Rohmer.

Pas de solutions miracles pour empêcher les enfants et adolescent·es de consulter des contenus pornographiques. Alors autant jouer de la prévention et surtout de l’éducation. Car rien de pire que de laisser les plus jeunes chercher leurs réponses via la pornographie, qui n’est, répétons-le, qu’un genre fictionnel. De manière plus globale, il faut accompagner les enfants tout au long de leur utilisation du numérique. Serge Tisseron distingue trois autres « jungles » en dehors des dangers de la pornographie : celle des modèles économiques basés sur le prélèvement permanent de nos données personnelles, celle des réseaux sociaux qui repose sur l’économie de l’attention où les usager·ères se retrouvent faussement occupé·es et celle de l’information continue, sans prise de recul et terreau de fake news. Comme une envie de déconnexion ?

Geoffrey Wetzel

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