Langage des parents

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Un cadeau ou un poids pour la vie…

Les mots employés par l’entourage de l’enfant sont primordiaux pour le développement de sa curiosité et de son psychisme. Analyse des éléments de langage à employer et… à éviter !

Ce n’est pas un scoop, les parents jouent un rôle primordial dans l’apprentissage de la langue par leur enfant. À moins qu’il n’ait un problème neurologique ou physiologique grave, ce dernier parviendra tôt ou tard à parler – à cinq ans dans le cas d’Albert Einstein ! Mais ce qui va être prononcé en sa présence va beaucoup plus influencer son avenir que ce qu’on veut bien en croire. En matière de vocabulaire et d’expressions, mieux vaut être bienveillant et exigeant avec l’enfant ainsi qu’avec soi-même, pour encourager sa faculté à communiquer, son estime de lui-même, son développement cognitif et sa réussite scolaire… Rien que ça ! L’acquisition des outils pour s’exprimer démarre bien avant l’entrée à l’école, par des moments privilégiés conversationnels qui seront partagés avec l’enfant.

Plongée dans un bain linguistique

Dès la naissance, un bébé préfère écouter la voix de sa mère, selon les études. Très vite, il reconnaît certaines propriétés de sa langue maternelle : il est sensible au rythme, à la variation et l’amplitude. « Quand mon père, Portugais d’origine, venait nous rendre visite et s’exprimait dans sa langue maternelle, mon fils Pablo qui n’avait que quelques mois changeait d’expression et tendait l’oreille. Il remarquait que l’intonation n’était pas habituelle », se souvient Anne-Sophie D., mère à Beauvais d’un garçon de neuf ans désormais. Le contexte dans lequel vit le nourrisson va déterminer sa vitesse et sa facilité d’apprentissage. « Cela se vérifie particulièrement dans les foyers bilingues. Quand les parents s’expriment bien dans leur langue d’origine, les enfants l’acquièrent rapidement et apprennent aisément le français en plus. Mais si les parents ont peu de vocabulaire et mélangent les deux langues, leur progéniture va au-devant de grandes difficultés », observe Léa Vrain, orthophoniste à Dijon. Car avant de maîtriser le discours, l’enfant doit l’analyser et segmenter le flux en unités de sons et de sens. Un processus facilité par les façons variées avec lesquelles on s’adresse naturellement à lui. Ainsi, les études démontrent que le rang dans la fratrie a un impact réel sur son acquisition linguistique : le cadet emploie souvent un vocabulaire plus riche et complexe que son aîné parce que ce dernier communique avec lui de manière différente des adultes. Les tournures utilisées en sa présence sont plus nombreuses. En revanche, plus on avance dans la fratrie, moins les enfants éprouvent de facilités à s’exprimer : les enfants étant nombreux, ils ont sans doute plus de mal à faire entendre leur voix et ils sont moins écoutés.

L’enfant, un véritable interlocuteur

Dès le début, les adultes qui articulent, multiplient les phrases courtes, utilisent des mots très simples en marquant des pauses et en répétant, parviennent à capter l’attention du bébé. Jouer avec l’intonation, les mimiques et les gestes est d’emblée recommandé. Il est aussi vivement conseillé de parler près du visage du bébé, en accentuant la mélodie de la parole et l’expressivité. « Ils ne doivent pas hésiter à lui raconter ce qu’ils sont en train de faire, avec un maximum de prosodie et de gestes pour accompagner les mots. C’est ainsi qu’ils lui constitueront dans les plus brefs délais son bagage communicationnel », résume Léa Vrain. Les parents doivent s’adapter à l’âge de leur enfant lorsqu’ils s’adressent à lui. Ce qui ne signifie pas qu’ils doivent l’ignorer lorsque celui-ci n’est pas encore en mesure de construire des phrases, bien au contraire ! « J’avais du mal à lui parler comme à une vraie personne au début. Puis j’ai senti qu’il y avait contact visuel lorsque je m’adressais à lui et j’ai deviné à quel point ces tête-à-tête étaient importants pour son développement », retrace Françoise D., maman à Paris d’un petit Paul qui a quatre ans aujourd’hui. Vient ensuite le temps des histoires racontées avec une syntaxe simple, lues sur des livres adaptés. Le support visuel est excellent pour progresser et améliorer l’échange comme l’imagination de l’enfant. Mais là encore, la manière de raconter prime. Il importe pour les parents de solliciter les réactions de l’enfant, de multiplier les injonctions du type : « regarde », « fais comme ceci »… Anecdotique ? Certainement pas. Ces petits exercices, assimilés à du plaisir par le jeune esprit, vont implicitement lui fournir des modèles qui vont se complexifier au fur et à mesure qu’il grandit. En l’absence de cette confiance en ses capacités, face au silence ou à l’indifférence des parents, l’enfant ne peut entrer dans cet apprentissage et risque de présenter de graves troubles du développement. « J’ai malheureusement déjà rencontré des familles où les parents ne s’adressent pas vraiment à l’enfant qui ne parle pas encore. Ils le promènent, s’en occupent consciencieusement mais sans créer un espace de communication. Il faut absolument le stimuler, le faire entrer dans la communication », note Nelly Heckel, orthophoniste à Nantes. Dans tous les cas, la notion d’investissement prime. Il est parfois facile de faire semblant d’avoir compris… Les parents ne doivent pas hésiter à faire reformuler ses propos à l’enfant. « Certains parents considèrent qu’il est inutile d’aller trop loin avec l’enfant une fois qu’il sait parler. Ainsi, ils vont utiliser le mot «cuillère» pour «louche» afin qu’il comprenne plus facilement. C’est un tort, l’apprentissage des bons termes, plus fastidieux, est bénéfique au continu », conseille Léa Vrain.

Le fameux parler concret

Les années passant, il n’est nul besoin d’employer un langage trop élaboré mais mieux vaut garder un principe à l’esprit : les termes généraux sont à proscrire. Dire « sois gentil » n’a aucun sens. L’enfant ne sait pas vraiment ce que cela signifie et se laissera bousculer à la récréation sans rien dire ou gardera le silence. Les injonctions concrètes auront plus d’impact, comme « nous sommes chez une petite fille qui a besoin de dormir et il faut donc parler à voix basse ». « Bien souvent les parents, qui veulent pourtant bien faire, ne savent pas vraiment s’adresser à leur enfant et se montrent trop directifs, employant les fameux «ne monte pas là», «ne fais pas ça» », déplore Nelly Heckel. Tout doit être expliqué avec des mots qui lui parlent. Interdire purement et simplement les gros mots, sans autre justification, n’a pas de sens par exemple. Bien souvent, les petits ne connaissent d’ailleurs pas la signification des locutions qu’ils emploient. Il convient de les expliquer et de faire comprendre bon gré mal gré que c’est un comportement qui ne s’adopte pas n’importe où et avec n’importe qui. Certains trouvent même des termes de remplacement… On l’aura compris, étoffer le stock lexical de son enfant ne va pas de soi – comme on pourrait le penser – et implique des efforts. Mais le jeu en vaut la chandelle… Certes, les écrans lui apprennent des choses mais ne le font pas communiquer et progresser dans ce domaine essentiel. L’enfant n’apprend pas le langage en grandissant. C’est le langage, en structurant progressivement sa pensée, qui le fait mûrir.

Violences verbales

Les conséquences sous-estimées

« Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir un fils comme toi », « tu as toujours été plus lent que ta sœur », « ah si j’avais su, je n’aurais pas fait d’enfant »… Ces petites phrases peuvent paraître anodines. Pourtant, elles peuvent marquer à jamais l’enfant et saper l’estime qu’il aura de lui-même bien plus tard. Deux associations, l’Observatoire de la violence éducative ordinaire et StopVeo-Enfance sans violences ont d’ailleurs diffusé un spot vidéo pour sensibiliser à ces agressions verbales insoupçonnées. Bien souvent prononcées à la légère, au comble de l’énervement, elles remettent directement en cause ses compétences. « Je n’ai pas tout de suite compris que ce type de phrases, continuellement prononcées par mon père, me détruisait. Ce n’est que bien plus tard, à l’âge adulte, alors que je suivais une thérapie parce que je faisais preuve de timidité excessive et d’un manque total de confiance en moi par rapport aux autres, que j’ai compris d’où venait le mal. On était parvenu à ancrer l’idée en moi que je n’étais pas à ma place et devais m’écraser. Je disais «oui» à tout et stressait à chaque fois qu’on s’adressait à moi », se remémore Isabelle J., architecte à Toulouse. Les étiquettes se collent vite sur de jeunes esprits en construction, particulièrement en France où l’échec est difficilement pardonnable. Mieux vaut dissocier l’enfant de l’action, et remplacer le « tu es nul en maths » par « ces résultats ne sont pas acceptables, il va falloir travailler ». Parfois les parents contrebalancent ces maladresses en valorisant leur enfant sur ses points forts et réussites. « D’autres en sont incapables. C’est plus fort qu’eux, ils assènent constamment des propos décourageants », pointe Léa Vrain, orthophoniste à Dijon.

Julien Tarby

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