Comment est née l’idée de réaliser ce film ?

On m’avait demandé d’écrire un livre pour les jeunes qui ne lisent pas. En Belgique comme en France, beaucoup d’adolescents n’ouvrent pas de livre. Le jour même, j’ai lu un article dans le journal sur le suicide d’un jeune de 17 ans dans ma ville. Ce jeune était autiste, mais dans sa lettre d’adieu il clarifiait qu’on l’avait harcelé. La mère de ce jeune, avec qui j’ai eu un entretien, me disait que rien ni personne ne pourrait jamais lui offrir un gramme de consolation. Je suis parent moi-même et je peux comprendre. Par respect pour la famille, je n’ai pas voulu tourner de documentaire sur cette histoire. Mais j’ai pioché des ingrédients et j’en ai fait un film qui portait un peu plus d’espoir que la tragédie réelle. A défaut d’offrir une consolation, je voulais donner un sens de compréhension à cette tragédie. On avait humilié à mort quelqu’un qui ne pouvait pas se défendre. C’est la pire des injustices.

BEN X aborde de nombreux sujets : l’autisme, le suicide, le harcèlement, les jeux vidéo, la drogue, le happy-slapping… Quel est le thème principal du film ?

J’aime laisser la réponse au spectateur. Le film traite d’un maximum de thèmes actuels car les adolescents d’aujourd’hui sont entourés de tout cela. Un problème mène à un autre. Si l’on parle d’autisme, qui est pour moi un symbole représentant tous ces adolescents qui se sentent mal compris et qui ne comprennent pas vraiment le monde, on parle déjà d’un ado sur deux. En parlant d’autisme, on entre aussi dans une autre problématique, plus tragique que l’autisme : le manque de compréhension et de pitié pour les gens différents. Dans un monde où les codes sociaux sont si importants,  il y a beaucoup d’occasions de se retrouver dans une situation de faiblesse. En l’occurrence, les autistes ne savent pas décoder les codes sociaux. Avec l’incompréhension, vient le harcèlement. C’est vraiment le poison aujourd’hui. On est dans une société exigeante, compétitive, qui nous pousse à nous conformer. Il faut être dans la norme dans la cour de récré, être habillé comme il faut, avoir la coiffure qu’il faut… C’est la dictature du cool.

Vous avez donc choisi un personnage autiste pour aborder des problématiques qui touchent tout le monde…

Ce qui est excitant avec le cinéma, c’est qu’avec une petite histoire on peut parler de beaucoup d’autres personnes. L’autiste est un symbole parfait. L’autisme est un problème avec l’empathie : quelqu’un qui souffre du syndrome d’Asperger ne peut pas se projeter dans un autre. Nous vivons dans un monde où beaucoup de gens ont un manque très apparent d’empathie alors qu’ils ne sont pas autistes. Ils ne peuvent pas ou ne veulent pas se mettre dans la peau de ceux qui ne sont pas comme les autres.

Que changent les nouvelles technologies dans le problème du harcèlement ?

Aujourd’hui, avec Internet, on peut subir des humiliations extrêmes. Le cyber-harcèlement est vraiment une peste dans les écoles. Des jeunes sont ennuyés, battus, traqués, et la moindre des tragédies est filmée, téléchargée et envoyée sur le web. C’est autre chose que le harcèlement que l’on a probablement tous subi, vu ou fait. Il y a une sorte de fascisme, c’est la loi du plus fort.

Dans la scène où Ben se fait humilier en classe, la caméra s’arrête sur les adolescents qui se moquent de lui comme sur ceux qui n’osent pas intervenir. Pourquoi ?

La mère le dit dans le film : tant qu’il n’y a pas de mort, personne ne réagit. Même un suicide est devenu banal. 40 000 jeunes qui se tentent de se suicider chaque année en France : ce chiffre m’a bousculé. C’est tout un stade. Ce n’est même plus dans les journaux : il faut presque avoir tué vingt personnes pour pouvoir crier sa douleur, comme à Columbine. Le suicide est devenu banal. Le harcèlement est devenu banal. En le filmant du point de vue de celui qui le subit, nous avons essayé de débanaliser ce qui arrive tous les jours. Nous avions aussi la volonté de lever un tabou. Un jeune qui est harcelé ne l’avouera pas. Il gardera tout dans le cœur et n’en parlera ni à ses amis, ni aux institutions, ni à ses parents. Souvent, les seules personnes qui l’estiment encore sont ses parents. Se montrer faible vis-à-vis de ceux qui vous aiment encore est souvent la dernière chose que l’on fait.

Que voudriez-vous que des parents retiennent de ce film ?

Le cliché selon lequel les autistes n’ont pas de sentiments est faux. Bien sûr qu’ils ont des sentiments, ils ne trouvent simplement pas la manière de les exprimer, les mots pour le dire. Je pense qu’avec les adolescents, c’est un peu la même chose. Bien sûr qu’ils ont des sentiments, de l’amour et de la gratitude pour leurs parents, très forts même. Pour eux les parents sont beaucoup plus importants que ce qu’ils n’avoueront jamais. C’est pour cela qu’il ne faut pas les abandonner, essayer de les comprendre à tout prix.

Quelle portée sociale avez-vous voulu donner au film ?

Il faut faire du harcèlement l’ennemi numéro un. La seule arme encore vraiment puissante, ces jours-ci, est les médias. Quand un problème a été évoqué au JT, quand il est passé à la télé, il existe. Sinon il est marginal. D’où l’histoire dans BEN X où les parents, avec leur fils, font quelque chose d’extraordinaire. Le film est aussi un hommage à toutes ces mères qui n’abandonnent jamais le combat, même si leur enfant est ingrat. L’autisme est très difficile parce qu’il n’y a vraiment pas de gratitude, pas de retour d’amour apparent, il y a un rejet. Néanmoins, il y a des parents qui ne cessent jamais ce combat.

Quel impact a eu ce film en Belgique ?

Grâce au succès du film dans ce pays, on a vu que les choses pouvaient changer. En diffusant le film dans les écoles, un dialogue s’est instauré. Les élèves ont vraiment fait un examen de cœur. Ils se sont demandé : « Et moi, n’ai-je pas un jour humilié quelqu’un en lui donnant un surnom moqueur, en le dégradant ? ». On est comme ça quand on est jeune, on est dur. Des programmes ont été mis en place, comme le no blame approch, littéralement « pas de reproche ». Dans une classe, on parle de harcèlement en posant comme principe que même si l’on peut identifier les harceleurs, les soi-disant méchants, il n’y aura ni sanction ni jugement. C’est très curieux, mais du dialogue entre celui qui a subi et celui qui a fait subir peut naître une empathie.

Quel regard portez-vous sur les deux garçons qui harcèlent Ben dans le film ?

Nous avons choisi de ne pas les rendre trop antipathiques. Ce ne sont pas des crapules. Dans la réalité, c’était bien pire. Si j’avais raconté cela, on m’aurait reproché d’exagérer. Nous avons volontairement sous-joué pour que l’on se souvienne que nous avons tous dit « C’est une blague, on peut quand même se marrer ». Oui, on peut se marrer bien sûr, mais quand on est la cible de la blague, c’est beaucoup moins amusant. On ne réalise pas à quel point on peut détruire des vies.

Vous ne portez pas de jugement définitif sur les jeux vidéo dans BEN X. Que représentent-ils pour vous ?

On peut comparer cela au cinéma. Dans certains films, la seule solution présentée est une bonne kalachnikov. Il ne faut pas condamner le cinéma  pour autant : au milieu de toute cette violence, il existe des films emprunts de poésie et d’humanité. Pour les jeux vidéo, c’est la même chose. Dans tous ces jeux en ligne, un nouveau monde incroyablement fascinant s’est créé. Des jeunes vont y chercher ce qu’ils ne trouvent plus dans la réalité : des gens qui les écoutent. Dans cette nouvelle société, on ne porte pas de jugement. On ne regarde pas si on est grand, laid, la couleur de la peau… Chacun est qui il veut être. Internet est un psy gratuit pour beaucoup. On a tendance à croire que tous les jeux vidéo sont bêtes et méchants, qu’il faut être débile pour y jouer des heures. Mais s’il n’y avait pas quelque chose de fascinant, les jeunes ne le feraient pas. C’est comme les drogues. Il faut oser réaliser que dans les drogues, il y a quelque chose d’attirant. Il faut oser montrer l’attrait.

Les jeux vidéo représentent-ils aussi une opportunité pour les jeunes autistes?

Dans les jeux vidéo, le fait de devenir plus fort chaque jour et d’avoir un défi continuel est très addictif. Pour quelqu’un qui souffre d’autisme, les jeux vidéo sont pourtant une chose magnifique. Les codes sociaux n’existent plus. Sur Internet, les mots sont les mots. L’ironie, qui est une chose très difficile à comprendre pour un autiste, est indiquée à partir de smileys. Toutes les subtilités dans le langage, où le non-dit est beaucoup plus important que les mots, disparaissent.

Quel message désirez-vous faire passer sur l’autisme ?

L’important pour la société est de savoir que plus on angoisse un enfant autiste, plus il se renfermera dans son propre monde. Une mère d’enfant autiste me disait que lorsque son enfant avait peur, il se refermait comme dans une boîte en carton. Elle me racontait son combat désespéré pour trouver des petites fissures et passer des informations sur le monde à travers sa boîte. Un enfant qui souffre d’autisme peut tout comprendre, tout apprendre. Mais il faut savoir percer la boîte. On peut comparer les autistes aux aveugles. Si on ignorait que les aveugles existaient, ils seraient vraiment perdus dans notre monde, en agonie. Les aveugles ont une canne blanche qui les identifient et qui permet à la société de les aider. L’autisme est aussi un handicap, mais il est invisible. Les personnes autistes n’ont pas de bâton orange pour signaler qu’ils ont besoin d’aide, qu’ils ne voient pas certaines choses qui nous paraissent évidentes.

Comment pouvons-nous agir, chacun à notre niveau ?

On n’arrêtera pas la maladie du jour au lendemain, mais faire connaître le spectre d’autisme est primordial pour aider ces gens. Les autistes sont ceux que l’on voyait à la récréation et qui se sentaient un peu perdus, qui étaient seuls, toujours mal vêtus et qui disaient les mauvaises choses au mauvais moment. A tel point que l’on se demandait s’ils ne cherchaient pas à être harcelés. On peut à présent réfléchir et se demander pour quelle raison ils ne sont pas charmants. Cela peut paraître ambitieux, mais c’est pour cela qu’on a fait un film important : nous voulions faire avec BEN X ce que RAYMAN avait fait pour l’autisme. Le cinéma peut nous éduquer. Depuis RAYMAN, on sait ce qu’est l’autisme. A présent, nous devons apprendre aux gens qu’il y autant de formes d’autisme qu’il existe d’enfants autistes. Nous sommes tous différents.

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