Luc Ferry : « Il faut commencer à penser avec et grâce aux autres avant de pouvoir penser par soi-même »

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Penser peut nous aider à vivre mieux. Encore faut-il savoir penser. Les grands philosophes peuvent nous guider dans la quête du bonheur… Entretien avec le philosophe et ancien ministre Luc Ferry.

En quoi la philosophie peut-elle aider à vivre mieux ?

Toutes les grandes philosophies sont des doctrines du salut, et si l’on en croit les dictionnaires, le salut, c’est « le fait d’être sauvé d’un grand danger ou d’un grand malheur ». De quoi s’agit-il d’abord et avant tout de nous sauver ? Réponse : des peurs qui cernent, qui rétrécissent et finissent littéralement par coincer nos existences, nous empêchant ainsi de parvenir à la vie bonne. L’idée qui anime le désir de sagesse, la quête du salut – c’est ainsi qu’on peut traduire au mieux le terme philo-sophia –, c’est la conviction que tant qu’on est bloqué par ses peurs, il est impossible de parvenir à la sérénité, impossible d’être libre dans sa tête, ni de s’ouvrir aux autres, de penser librement et d’être généreux. Pour accéder à la sérénité, il faut donc parvenir à vaincre les peurs et la philosophie, contrairement aux grands monothéismes, nous promet qu’on peut y parvenir par soi-même et par la raison plutôt que par un Autre (Dieu) et par la foi (par l’abandon de la raison au profit de la révélation).

De quelle(s) religion parlez-vous ? La religion chrétienne pour sa part n’oppose pas foi et raison mais les conçoit au contraire comme « les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité  (Cf. texte encyclique Foi et raison de Jean-Paul II).

Même le christianisme est bien obligé à un certain moment d’abandonner la raison pour la foi afin de croire, par exemple, à la résurrection des corps, ce qui n’a à proprement parler rien de «raisonnable». L’idée que développe Fides et ratio vient de Thomas d’Aquin : il ne peut pas y avoir de contradiction entre les vérités de raison et les vérités de la révélation, thèse qui s’oppose à la fameuse doctrine de la double vérité défendue par Siger de Brabant au moyen âge. On retrouve ce thème aussi chez Pasteur, dans sa célèbre sentence selon laquelle un peu de science éloigne de Dieu mais beaucoup nous y ramène. Reste que la doctrine chrétienne du salut, l’espérance dans la résurrection des corps, la doctrine du «corps glorieux» qui est à proprement parler La «bonne nouvelle» (en grec : l’évangile = eu-Angellia ) repose à 100% sur la foi et à 0% sur la raison…

Peut-on « philosopher » tout seul chez soi ? Comment trouver un guide pour apprendre à penser ? Quelles lectures conseillez-vous cet été pour des lecteurs sans formation philosophique, mais qui aimeraient amorcer une réflexion sur la manière de vivre mieux et de trouver le bonheur ?

Oui, on peut apprendre à philosopher seul chez soi, mais il faut un guide pour entrer dans la lecture des philosophes anciens. On ne peut pas lire Aristote, Spinoza, Kant ou Hegel sans avoir les clefs du château. J’ai écrit pour mes filles et pour mes amis un livre, « Apprendre à Vivre » (en Poche aujourd’hui), et enregistré de nombreux CDs (chez Frémeaux), justement pour introduire à la lecture des grands penseurs. Si on veut aller plus loin, j’ai aussi publié deux ouvrages intitulés « Sagesse d’hier et d’aujourd’hui » qui présentent la pensée des plus grands auteurs. Désolé d’avoir l’air de faire ma promotion, mais je vois mal comment ne pas vous conseiller ce que je conseille à mes plus proches. Il faut commencer à penser avec et grâce aux autres avant de pouvoir penser par soi-même. Il est donc indispensable de se familiariser d’abord avec l’histoire de la philosophie si l’on veut éviter de confondre philosophie et café du commerce…

La recherche de la vérité est-elle compatible avec la quête de l’épanouissement personnel ? Est-elle compatible avec la quête de bien-être ?

On ne doit jamais renoncer à la vérité, car c’est la lucidité qui nous sauve, les mirages idéologiques ayant invariablement des effets pathologiques dont je doute qu’ils puissent rendre quiconque authentiquement heureux. Toutes les grandes philosophies, je dis bien toutes, jusqu’à Nietzsche et Heidegger compris, seront structurées autour de trois grands axes, de trois grandes questions. La première porte sur la vérité, sur la connaissance vraie du monde et de soi : il s’agit de connaître le terrain de jeu de l’existence humaine, de se faire une idée juste du monde qui nous entoure. Est-il beau ou laid, compréhensible ou mystérieux, clos ou ouvert, hostile ou favorable, chaotique ou harmonieux, etc. ? La deuxième interrogation ne porte plus sur le terrain de jeu, mais, si vous me permettez de poursuivre la métaphore, sur les règles du jeu que nous, les humains, allons jouer ensemble : c’est bien entendu ici de morale et de politique qu’il s’agit. Qu’est ce qu’une société juste, une conduite juste ? Enfin, la troisième question porte sur le but ou sur le sens du jeu : à quoi jouons-nous et pourquoi ? C’est ici que prend place la problématique du salut ou de la sagesse.

Peut-on faire de la philosophie un outil de développement personnel ? Un nouveau courant de pensée a émergé : celui de la pensée positive. Comment expliquer ce phénomène quand on constate que d’un simple point de vue politique le monde n’a jamais été aussi proche d’une crise mondiale (crise en orient, crise en Asie, fractures sociales en France…) ?

Méfions-nous de cette mode qui, au nom du bonheur, peut vous rendre plus malheureux qu’avant ! Avec la fin du communisme et le déclin des grandes idéologies révolutionnaires, avec celui d’un christianisme qui avait pendant des siècles structuré l’espace public européen, on a vu le souci de soi, de sa santé, de son bien-être et de son bonheur se développer de manière exponentielle dans la vieille Europe. Le bonheur semble être devenu l’alpha et l’oméga de la vie humaine. Les théories du développement personnel et la psychologie dite « positive » directement importées des États-Unis nous invitent non seulement à faire du bonheur la finalité ultime de l’existence, mais elles expliquent urbi et orbi qu’il est accessible à tout un chacun attendu qu’il passe d’abord et avant tout par un travail sur soi. Selon cette idéologie optimiste, le bonheur ne dépendrait pas tant de l’état du monde extérieur que de son propre état d’être intérieur. Telle est la thèse fondamentale que la psychologie positive emprunte au bouddhisme et au stoïcisme. Le bonheur ne dépendrait que de notre capacité à « entrer en amitié avec nous-mêmes ». Je pense exactement l’inverse, à savoir que nos moments de joie dépendent avant tout des autres, de ceux que nous aimons, et de l’état du monde extérieur. Voilà pourquoi je préfère me contenter d’une sagesse bien plus modeste. Une absence de malheur, c’est déjà beaucoup, des plages de sérénité qui entrouvrent humblement la porte à des moments de joie dont on doit garder la conscience qu’ils sont éphémères et, en toute hypothèse, dépendants des autres infiniment plus que de notre petit ego, voilà ce qu’il nous est permis d’espérer en cette vie.

Si le doute est le point de départ de la réflexion philosophique, le risque pour celui qui entreprend une réflexion n’est-il pas de générer l’angoisse lorsqu’elle n’aboutit pas ?

Il faut distinguer deux sortes de doute. Il existe un « bon » doute, celui qui anime l’esprit critique dont la science ne peut se passer et qui est toujours fécond. Et puis il y a un doute destructeur, à la limite du démoniaque selon la Bible, c’est celui qui nous déstabilise et qui génère l’angoisse. De lui, vous avez raison, il faut se méfier comme du Diable…

Propos recueillis par  Marie Bernard

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