Pendant 22 mois, du lever au coucher, Chloé Delaume s’est soumise à l’emprise de la petite lucarne. Elle rentre aujourd’hui de son voyage et fait état de sa métamorphose. Stupéfiant !

REPERE

Les Français passent en moyenne 3 h 30 par jour devant la télévi­sion. Sur une vie, cela fait un total de… 11 ans et 4 mois ! De quoi rester perplexe…

Vous êtes restée exposée à la télévision pendant 22 mois. Pouvez-vous nous décrire ce qui s’est passé en vous pendant cette période ?

Les premiers effets sont physi­ques. La migraine d’abord… Puis, j’ai remarqué un changement des comportements de consomma­tion, alimentaires en particulier : j’ai grossi. Non parce que j’ai fait moins d’exercice, je n’en faisais jamais avant. Mais parce que, sou­mise à des messages publicitaires nombreux et répétés, je me suis mise à acheter de façon compul­sive et inconsciente les produits que j’avais vus dans les program­mes ou les messages publicitai­res. Lorsqu’on a faim, notre corps secrète une hormone, la Ghreline, qui fixe la mémoire. Si vous êtes devant la télévision à ce moment-là, votre inconscient se souvien­dra de ce que vous avez vu à ce moment-là. Coupez la télévision quand vous avez faim…

Et ensuite ?

Le second effet est une modifica­tion de la syntaxe. Mon mari (qui avait dans cette expérience le rôle de référence pour constater les évolutions) et moi, avons constaté un réel appauvrissement de mon langage. Je ressortais des phrases entendues dans les programmes télé et qui, au passage, sont les mêmes sur l’ensemble des chaînes.

Le troisième effet est une paresse généralisée et une disparition de l’esprit critique. Le gros danger de la télévision, qu’on le veuille ou non, est que l’on devient inactif. Avec le temps, je devenais fami­lière de certaines figures. J’étais af­fectivement impliquée dans ce qui s’y passait. J’étais victime d’une anesthésie progressive… J’étais bercée… Ce qui me paraissait cho­quant au début ne l’était plus. Au bout de plusieurs mois, je n’étais plus capable de produire ma pro­pre pensée : tout ce que disait la télévision était devenu la réalité.

Enfin, le dernier effet est une perte du désir. J’étais écoeurée, écoeurée par l’image du corps féminin qui y est raboté. Tout est jouissance, dé­sir ou extase, même les yaourts ! Tout ce qui, dans la féminité, ne rentre pas dans ces termes est su­jet à la culpabilisation. Tout cela, pour vendre…

Les adolescents passent beau­coup de temps devant la télévision, quelle attitude peuvent avoir les parents pour les aider à prendre conscience des effets qu’elle peut avoir sur eux ?

Le risque principal, c’est de la lais­ser parler toute seule. La télévision n’est pas une compagnie ou une fenêtre sur l’extérieur, elle rentre dans la tête et on finit par habiter dedans. Je pense qu’en tant que parent, il faut éduquer les ados à avoir le rapport le plus actif avec elle. Il ne sert à rien de la nier, de leur interdire de la regarder com­plètement. Simplement, ne les abandonnons pas devant elle, ac­compagnons-les pour les aider à décrypter. On peut, par exemple, regarder une émission avec eux en les amenant à prendre conscience de l’intention de ceux qui organi­sent. On peut débriefer avec eux des émissions, échanger… Ces moments qui nous paraissent anodins leur permettent en fait de s’approprier ce qu’ils ont reçu comme information, de garder la conscience éveillée et l’esprit cri­tique, et de fabriquer leur propre pensée.

Je pense que l’on peut appren­dre beaucoup sur les enfants en les regardant réagir devant la télévision. Rien qu’en obser­vant le personnage qu’ils sou­tiennent ou qu’ils rejettent dans une émission de téléréalité.

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