« Tout professeur de Français qui pénètre dans sa classe, à chaque nouvelle rentrée, a le cœur qui bat un peu plus fort lorsqu’il accueille et découvre ses nouveaux élèves, car il sait pertinemment qu’il va se retrouver au centre d’une étrange guerre civile : celle qui oppose – silencieusement ! – dans l’esprit des adolescents, les ordinateurs au monde des… livres ! Les ordinateurs comme les livres appartiennent en effet à la même « fratrie » : celle qui se veut authentique vecteur d’une culture… et haut lieu de la connaissance ! Mais cette fratrie est devenue l’enjeu d’un redoutable combat – Thésée contre le Minotaure - ! Et si l’affrontement est rude c’est bien parce que le rapport de forces est inégal : l’ordinateur fascine le regard de l’adolescent par sa puissance technologique et sa facilité d’accès qui lui donnent l’illusion d’être maître des connaissances quand il n’en est que le brillant technicien qui les fait apparaître à l’écran – et nul ne conteste sa dextérité dans ce domaine ! – Alors que l’ouverture d’un livre demande à la plupart des adolescents un effort intellectuel qu’ils sont de moins en moins décidés à vivre ou même capables de fournir… Le livre, en effet, parce qu’il accompagne l’esprit et relève d’un cheminement, ne se situe pas dans la même immédiateté que l’ordinateur : kaléidoscope géant qui fragmente la connaissance en autant d’images et d’informations se répercutant vivement dans le cerveau en flux ininterrompus sur lesquels l’adolescent surfe avec délectation… Le Minotaure informatique écrase ainsi de sa superbe le Thésée livresque qu’aucun fil d’Ariane ne semble plus conduire…

Et pourtant… Le monde des livres demeure le fascinant et prodigieux « oxygène intellectuel » vital pour toute intelligence… Il s’agit moins, dès lors, d’opposer ces deux formes de connaissance – l’ordinateur et le livre – que de trouver un… équilibre dans ce rapport de forces. Une urgence dans cette quête de l’équilibre : exercer l’esprit critique des adolescents en les amenant à prendre du recul – ce qui revient à leur faire découvrir la pertinente nécessité de réfléchir par eux-mêmes – Car il semble brûlant d’actualité de redécouvrir toute l’acuité du vieil adage de Montaigne « mieux vaut une tête bien faite que bien pleine… » ou… sculptée dans le marbre de l’ordinateur ! On évitera alors ce type d’anecdotes qui pimentent dorénavant le quotidien des professeurs :

L’élève radieux (5e Zep, classée zone de prévention à la violence) à son professeur de Français qui avait invité sa classe à effectuer une recherche sur la biographie de Molière :
« Oh là là Madame ! Je croyais que Molière il vivait encore maintenant ! (Branle bas le combat dans la classe : « Mais t’es complètement ouf ! ») et l’élève de poursuivre paisiblement :
– Ben quoi ! J’savais pas qu’il était né au XVIIIe siècle ! (Silence – approbateur cette fois ! – des élèves qui ne sont pas à un siècle près…)
– Moi non plus je ne le savais pas ! répond le professeur… Regards dubitatifs de l’élève :
– Mais… vous êtes un professeur !
– Oui… Mais moi je crois plutôt que Molière a vécu au XVIIe siècle.
– Oh non, Madame, vous vous trompez ! ça n’est pas possible : c’était écrit XVIIIe siècle sur mon ordinateur ! »
L’emprise du technologique est telle qu’à partir du moment où l’information apparaît sur fond d’écran, séduisante, parce que captée par le filtre d’un prisme chatoyant et lumineux… il ne leur vient pas à l’idée que le contenu véhiculé par l’ordinateur puisse ne pas être vrai… Et que la qualité des savoirs transmis sur « la toile » se révèle, parfois, inversement proportionnelle aux fulgurantes séductions de la technique…

Face à cette emprise une autre urgence : faire découvrir -ou redécouvrir ! – à l’adolescent « le plaisir du texte » et lui faire prendre conscience que dès qu’il ouvre un livre, dans cette relation directe et intime qui se crée entre le texte et lui, c’est bien son intelligence, son imagination, sa capacité à réfléchir par lui-même qui s’éveillent et sont sollicitées. Car vibrer intérieurement avec les héros de la littérature – ceux du passé, ceux du présent - : trembler devant les « folies » de Don Quichotte, rire des travers des hommes mis en scène par Molière, s’interroger sur la quête du jeune Mondo de Le Clezio, s’étonner avec le Petit Prince de Saint Exupéry, partir à la recherche du trésor des virils pirates de Stevenson, vivre l’évasion spectaculaire d’Edmond Dantes qui deviendra le Comte de Monte Cristo, rejoindre la souffrance de la petite Cosette ou les errances du Gavroche des Misérables, avoir le cœur qui bat avec Cyrano quelque part sous le balcon de Roxane… et la liste s’allonge à l’infini ! c’est plonger l’adolescent au cœur du réel par le détour de la fiction : Immergé dans l’océan sans… rivages des livres il découvrira alors ce fil d’Ariane, créateur et source d’être, qui le mènera aux palmeraies du rêve…»

Texte de Sylvianne Robin, enseignante de Français en collège

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