Les jeunes face à l’avenir et à l’école

0
Que pensent nos jeunes de leur avenir ? Ont-ils confiance dans le système éducatif ? Comment abordent-ils le monde du travail ? L’environnement social et politique leur valent quels ressentis ? Et comment jugent-ils leurs enseignants ? Des questions clés, un sondage fleuve, d’autant plus instructif qu’il recoupe l’avis des parents et des chefs d’entreprise sur les mêmes questions… Avec, en toile de fond, le malaise de toute la profession d’enseignants : une immense majorité s’estiment les « mal aimés de la République » quand l’Éducation nationale aurait du mal à recruter… Nuances.

C’est au think tank Vers le haut dédié aux jeunes et à l’éducation que l’on doit cette profonde plongée dans le sentiment réel des jeunes Français(e)s de moins de 26 ans via un sondage majeur d’OpinionWay mené en novembre 2018 (comme auprès des parents de ces jeunes gens et des chefs d’entreprise). La soirée de présentation du sondage s’est enrichie d’un autre débat : comment motiver les futurs profs à passer – et réussir – les cinq concours externes de l’enseignement public à l’heure où ils sont supposés boudés ? « Crise de vocation », craignent les enseignants eux-mêmes qui listent volontiers les « malédictions » de leur profession qu’un public mal informé leur renvoie : avec le temps, les profs ne préparent plus leur cours, ils/elles bénéficient de vacances éhontées, ils sont en grève souvent, pour être prof, il faut avoir ça dans le sang, l’autorité, c’est inné, ça ne s’apprend pas, on devrait les obliger à faire des stages dans le privé pour qu’ils voient ce qu’est un vrai travail, ils/elles croient tout savoir sur tout et le fameux « avec tous tes diplômes, tu n’es que prof ? » (liste partielle inspirée par Philippe Watrelos, professeur de sciences économiques et sociales, qui intervenait ce soir-là). Une méconnaissance de la réalité de l’enseignement qui cède facilement face aux chiffres vrais de la profession, à commencer par les 44 heures hebdomadaires de travail effectif de tout enseignant (52 pour les plus jeunes)… Un professeur des écoles assure quelque 924 heures par an, 152 heures de plus que la moyenne des pays de l’OCDE…

Freud parlait des trois métiers impossibles, gouverner, soigner, enseigner…

Sont-ils mal payés ? L’enquête Pisa, citée par le même orateur, montre que « dans les pays où le PIB par habitant est supérieur à 25 000 euros – cas de la France –, il existe une corrélation entre le niveau des salaires des enseignants et la performance globale du système éducatif. Or l’enseignant français est moins bien payé que ses voisins. Après 15 ans d’exercice, le salaire, hors indemnités, est de 8 % supérieur au PIB par habitant quand, en moyenne, dans les pays de l’OCDE, il est de 29 % supérieur à la richesse du PIB par tête. » Autre réalité : l’enseignant de primaire, à ancienneté et qualification égales, perçoit une rémunération inférieure à celle de son collègue du secondaire (en moyenne 30 % de moins).

Des jeunes gens optimistes…

Mal compris ou pas, mal payé, l’enseignement connaît-il vraiment une crise de vocation à l’heure où, dit-on, y compris au sein du think tank Vers le haut, l’Éducation nationale aurait du mal à recruter ? Pas sûr du tout. Ce qui l’est, c’est bien la limitation drastique du nombre de postes ouverts aux concours externes : 10 093 ouverts en 2018 contre 15 585 en 2017, 35 % de moins ! « Contrairement à ce qu’a affirmé le gouvernement, il ne s’est pas contenté de supprimer les postes restés non pourvus à l’issue des concours de 2017 », constataient des journalistes du Monde il y a un an. Après les 60 000 postes promis par François Hollande au long de son quinquennat (engagement non tenu), l’on est tout simplement revenu à l’étiage de 2013, lui-même en hausse par rapport aux dégringolades sarkozyennes de 2008 à 2012. Mais l’important tient à l’évolution même du nombre de candidats aux concours : il suit à trois ou quatre années de décalage celui des postes mis au concours ! Autrement dit, le simple resserrement du numerus clausus reste le vrai moteur de la prétendue « crise de vocation ».

Dès lors, comment les jeunes de moins de 26 ans voient-ils le monde ? C’est tout l’intérêt du sondage Opinion Way-Vers le Haut-Maif.
Ils sont optimistes ! 78 % affirment l’être « très » et « plutôt », et les « très optimistes » sont de deux points plus nombreux qu’en 2017. Si l’on demande à leurs parents d’estimer la vie future de leurs enfants, la chanson change de tonalité : 60 % la pressentent « plus difficile » (11 % plus facile). Les jeunes optimistes seraient-ils donc confiants dans le système éducatif et l’école ? Les réponses se veulent nuancées : à 73 %, ils pensent acquis les savoirs de base. Mais ils ne sont plus que 57 % à estimer que l’école apprend le respect des autres et la citoyenneté. Leur épanouissement personnel ? Seuls 47 % confirment l’avoir trouvé et 44 % seulement pensent que l’école est facteur de réduction des inégalités sociales.
Côté chefs d’entreprise, imagine-t-on un seul instant qu’ils trouvent l’école adaptée aux réalités du monde du travail actuel ? Bien sûr que non ! Une déferlante de 85 % (+ 6 points !) dénonce l’inadéquation. Le score est d’autant plus significatif qu’il correspond à un sursaut massif d’opinions négatives par rapport à 2017. Mais en retour, « les entreprises font-elles suffisamment confiance aux jeunes ? », s’en-quiert le sondeur. Non, répondent les intéressé(e)s, à peine 28 % à l’affirmer. Ce dont se défendent les chefs d’entreprise, enclins à leur faire confiance à 51 % (ce qui reste un taux de confiance peu affirmé). En contradiction avec l’affirmation que la « confiance aux jeunes » demeure une valeur d’entreprise : 87 % « osent » s’en réclamer ! Du reste, si 47 chefs d’entreprise sur 100 affirment qu’ils confieraient à un jeune de moins de 26 ans la gestion d’un projet à impact financier important, ce qui semble plutôt encourageant, la franchise de la réponse est sujette à caution : ce score presque flatteur traduit en réalité une chute dramatique de ladite confiance, de 15 points par rapport à l’année antérieure !
À l’image de la perte de confiance que cette même jeunesse ressent à l’égard des femmes et des hommes politiques pour les voir défendre leurs intérêts : ils étaient 25 % à se montrer positifs en 2017, ils ne sont plus que 22 % à le penser un an plus tard (leurs parents suivent la même courbe descendante).

… mais qui redoutent les conditions d’accès à la profession

Restent les grandes questions liées aux métiers de l’enseignement. Quelle image les jeunes Français(e)s renvoient-ils/elles de l’enseignement ? Réponse : de la maternelle aux chefs d’établissement scolaire, la « bonne opinion » part des hauteurs vertigineuses jusqu’à la défiance appuyée : 91 % des jeunes gens expriment une assez bonne et une très bonne opinion des professeur(e)s des écoles et cette même image – 79 % – s’applique aux enseignants en général. Pourtant, les « profs » en collège/lycée ne sont « approuvés » par leurs élèves ou anciens élèves qu’à hauteur de 66 %. La « question qui tue » ne tarde pas : « À l’avenir, auriez-vous envie d’exercer une activité professionnelle dans le domaine de l’éducation ? » C’est « non » à 66 % (mais 33 %, un sur trois, répondent positivement) ! Avec un chiffre significatif, seuls 10 % sont tout à fait partants pour choisir un métier d’éducateur. Et parmi ces 33 % de jeunes prêts à devenir enseignants, les métiers plébiscités sont « éducateur de jeunes enfants/éducateur spécialisé » et « enseignant au collège/lycée », alors que la carrière d’instituteur n’est envisagée qu’à… 8 %.
Quels sont les freins exprimés pour choisir de travailler dans l’éducation ? Les « conditions de travail » et la rémunération basse de début de carrière expliquent respectivement 42 et 41 % des freins à la vocation. Seuls 13 % redoutent le temps de travail.
L’une des dernières questions du sondage en reste la clé : en présentant aux jeunes questionnés une liste de 15 métiers on leur a demandé si chacun leur semble plus valorisant pour eux que celui d’enseignant. Voyez vous-même le graphique : si 63 % estiment qu’être journaliste reste plus valorisant qu’exercer un métier d’enseignant, la bascule en faveur de l’éducation s’opère face à la perspective de devenir… animateur TV. Puis ils/elles préfèrent l’éducation aux métiers de la politique, du commerce, de l’emploi de bureau, ils préfèrent être enseignant plutôt qu’ouvrier ou… responsable religieux, catégorie significative pour les commanditaires chrétiens de l’étude.
Une réalité émerge de l’énorme recherche du labo de Vers le Haut : l’enseignement est un métier difficile, porteur de sens, essentiel. Reste aux pouvoirs publics à comprendre que l’avenir et la qualité du secteur éducatif ne relèvent pas d’un simple jeu de curseur – le nombre de postes ouverts aux concours.

Olivier Magnan

1- Le labo d’idées Vers le Haut est né en 2015 des efforts conjoints d’acteurs majeurs d’inspiration chrétienne : les Apprentis d’Auteuil, l’Armée du salut, l’éditeur Bayard, le Collège des Bernardins, l’Œuvre de secours aux enfants, Sport dans la ville et SOS Villages d’enfants. Son sondage des jeunes et de la confiance qu’ils témoignent envers tel ou tel secteur de la vie est annuel. Il produit des rapports, rassemble des propositions à destination des décideurs.
2 – Représentatif par la méthode des quotas, réalisé à la demande de Vers le Haut et de l’assureur Maif.
3 – Programme international pour le suivi des acquis des élèves. Enquête internationale triennale qui évalue dans quelle mesure les élèves de 15 ans mobilisent leurs connaissances et leurs compétences en compréhension de l’écrit, en sciences et en mathématiques pour résoudre des problèmes que les élèves rencontreraient dans le monde réel. 79 pays y participent en 2018.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.