Alexandre Malsch, fondateur du groupe melty en 2008, est un entrepreneur tout juste trentenaire. Ce petit génie du Net, au style geek-surfeur, est intéressant à plusieurs titres : pour son parcours et sa scolarité à Epitech, pour sa vision de l’éducation hors de la sphère scolaire, mais aussi pour sa société d’information et de divertissement destinés aux jeunes, qui incarne une valeur montante du nouveau paysage médiatique. Rencontre.

En quoi consiste melty ?

Notre travail consiste à devenir des experts de la jeunesse. Ainsi les sujets traités peuvent porter sur les séries, le sport, la mode, les emojis, les sneakers, l’«instafood » (soit «les belles photos de plats partagées sur Instagram », NDLR). Nous sommes en train de lancer la troisième version. Nous aspirons à devenir incontournables en matière d’entertainment/divertissement pour les jeunes, qui peuvent trouver beaucoup de choses en matière de séries, vidéos, musiques… Cela semble bien correspondre aux aspirations des jeunes générations, puisque nous atteignons les 25 millions de visites par mois.

Comment avez-vous créé le concept de melty ?

Cela remonte à longtemps. J’ai bâti melty de manière très empirique, traitant une brique après l’autre. À 15 ans j’ai créé mon premier media, Actu Ados, un site d’actualités pour les ados, car je ne trouvais pas ce que je voulais en ligne. Puis j’ai créé avec Jérémy Nicolas un programme informatique, Shape, qui permet de détecter les tendances sur le Web en temps réel. Nous l’avons appliqué à la jeunesse, car l’offre medias pour les jeunes était encore pauvre. Nous avons donc lancé melty, puis un réseau de sites, toujours sous la même marque, consacrés à différents thèmes : « fashion », « buzz », « Xtrem »… Le logiciel Shape indique aux rédacteurs de melty quels sont les sujets les plus recherchés, discutés à un instant t. Sur cette base, ceux-ci rédigent des articles rapidement. L’algorithme leur recommande des mots-clés, un format, le meilleur moment pour publier. L’objectif est de mettre en ligne les contenus les plus adaptés à la demande et les plus compatibles avec les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Une fois ces contenus publiés, melty scrute leur réception par les internautes et alimente une base de données qui lui permet de connaître avec précision la cible. Forte de cette expertise, la régie peut alors aider les marques à s›adresser aux jeunes et réaliser pour elles des contenus publicitaires. Le groupe est devenu rentable en France, s’est considérablement internationalisé, (Espagne, Allemagne, Brésil, Chine… 27 pays au total, dix langues différentes) et a connu le succès.

Comment organise-t-on un tel groupe ?

Nous sommes confrontés aux mêmes problématiques que nombre de jeunes pousses. Un juste milieu doit être trouvé entre le fonctionnement start-up en mode projet qui doit être maintenu, et la mise en place de procédures pour accompagner notre croissance importante. Les gens qui sont recrutés sont avant tout passionnés par leur domaine, c’est le premier critère, avant le diplôme. Ils doivent être capables d’apprendre à apprendre. Dans une start-up, tout va très vite. Ceux qui sont arrivés il y a quelques années pour créer le site sont déjà en train de construire autre chose. Nous sommes dans une logique de partage. C’est pourquoi nous demandons à nos salariés de nous dire régulièrement si nous leur apportons toujours quelque chose. Si cela se limite à de l’argent, il y a un problème. Dans ce cas, il faut rectifier le tir. Ou alors se séparer. Nous avons une organisation assez plate, mais disposons quand même d’un directeur général, d’un directeur financier et de process de base pour que la centaine de personnes présentes sur le site (au Kremlin-Bicêtre dans le Val-de-Marne, NDLR) vivent en bonne harmonie. Ce juste milieu est à perpétuellement ajuster si nous voulons continuer d’attirer de jeunes salariés plein de talents.

Le contexte actuel encourage-t-il les jeunes à, comme vous, créer rapidement leur société ?

J’aime parler de la « génération » melty, qui est lucide et pragmatique. C’est une génération qui sait que ça va être la guerre. Elle ne peut pas compter sur sa famille car elle explose dans tous les sens. Elle ne peut pas compter sur le gouvernement. Elle va galérer pour trouver du travail. Mais elle a une énergie dingue qui va l’aider à digitaliser le monde. Il importe d’encore mieux lui expliquer ce qu’est l’entreprise, et de réellement l’habituer à la logique de projet, comme moi je l’ai vécue à Epitech. Ceux qui passent par cette école d’ingénieurs apprennent en menant à bien des projets, ce qui manque encore trop dans les autres établissements. Les jeunes ont une troisième main à travers le smartphone, ils disposent d’un outil très efficace et surtout d’un accès illimité à l’information. Les générations précédentes devaient apprendre pour ensuite transmettre aux plus jeunes. Désormais tout est stocké et accessible sur des serveurs géants, et bien souvent les plus jeunes savent mieux aller chercher un renseignement. Nous faisons partie des générations de transition, mais ceux qui sont nés en 2005 et tous ceux qui suivent seront très intéressants à observer, car ils sont nés dans cette immersion numérique totale.

L’éducation actuelle est-elle selon vous à la hauteur de ces changements à venir ?

Pas du tout. Il faut apprendre à apprendre. Il ne sert plus à rien d’apprendre par cœur des dates de la Seconde Guerre mondiale, il faudrait plutôt apprendre à les trouver, à vérifier la validité des sources et à savoir les utiliser. Bien souvent les indications en ligne sont plus précises que celles du professeur. La transition de l’Education nationale n’a même pas commencé. Les élèves devraient plutôt apprendre à être critiques quant aux données qu’ils peuvent collecter. En tout cas nous ne sommes plus dans une configuration maître-artisan et élève. Aujourd’hui ces derniers maîtrisent déjà l’outil. Le cerveau ne sera plus sollicité de la même manière, c’est une nouvelle humanité qui se prépare. L’enseignement prodigué à l’Epitech devrait être généralisé, parce qu’il permet de révéler des passions, de capitaliser sur ces appétences et se révèle beaucoup plus concret et motivant.

Quel conseil donneriez-vous aux parents pour mieux préparer leurs enfants ?

Leur rôle consiste de plus en plus à aider les enfants à trouver leur passion. Celle-ci peut d’ailleurs se trouver dans la sphère scolaire, ce n’est pas antinomique. Et cette passion peut devenir leur job plus tard. J’étais moi-même passionné par le media Internet, mais mes parents ne comprenaient pas toujours ce que cela allait représenter. Si j’avais de mauvaises notes à l’école, ils me coupaient l’ordinateur. Les jeunes qui deviennent champions du monde de jeux vidéo ne sont pas toujours compris par leurs parents qui n’imaginent pas ce que cela représentera plus tard. Mieux vaut pour les parents rester ouverts pour encourager leur progéniture à se diriger vers ce qu’elle aime, afin plus tard faire un métier passion et non un job alimentaire. Bien évidemment la base fondamentale d’éducation scolaire est requise, mieux vaut les pousser à passer le Bac, et éviter qu’ils ne se perdent en route, mais je rencontre encore trop souvent des jeunes en colère contre leurs parents et le système scolaire qui les empêchent de vivre leur passion. Dans de nombreux autres pays, comme l’Allemagne, du temps est laissé pour les activités extra-scolaires. Nous constituons une exception avec notre journée entière de cours.

Restez-vous malgré tout optimiste ?

Assurément. Les jeunes parviendront d’une manière ou d’une autre à modifier le système éducatif pour mieux être préparés à la société dans laquelle ils vont vivre. Je trouve juste dommage qu’ils le fassent contre le système et les institutions, alors que tout pourrait se faire en collaboration. Les jeunes ont déjà changé, et accepté que les frontières entre les sphères réelle et virtuelle soit plus ténue qu’auparavant. Bien évidemment il existe des exceptions, certains seront allergiques au numérique quand des octogénaires excelleront dans la maîtrise de leur smartphone et d’Internet. Mais dans l’ensemble, ils se couleront dans le monde digitalisé qui se prépare.

Concrètement à quoi ressemblera l’école de demain selon vous ?

Le mode projet sera adopté. Et l’apprentissage du code sera généralisé, car il aide incontestablement à structurer la manière de réfléchir. Ceux qui maîtrisent le code comprennent comment fonctionne le monde digital et à quels besoins réels il répond. Il est aussi évident qu’une approche plus ludique sera privilégiée. Les jeux vidéo parviennent à motiver et captiver grâce à leur système de récompenses et d’ «achievements» ; il y a beaucoup à apprendre de ce domaine. Enfin tout cela ne sera possible que si les écoles s’équipent mieux en hardware.

Julien Tarby

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