24h inside : Allô Prévention Expulsion

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Vous avez sans doute entendu parler de la Fondation Abbé Pierre qui lutte pour le logement des défavorisés… Et un peu moins de la plateforme Allô Prévention Expulsion. Depuis bientôt sept ans, tenue par 13 bénévoles et salariés, la plateforme téléphonique conseille les ménages menacés d’expulsion ou en cours de procédure judiciaire.

Dès l’entrée à la Fondation, l’inscription sur le sol attitre l’attention : « Sur ma tombe, à la place de fleurs et de couronnes, apportez-moi les listes de milliers de familles, de milliers de petits enfants auxquels vous aurez pu donner les clés d’un vrai logement ». Ce sont les paroles du fondateur de la Fondation, l’Abbé Pierre.

Il est 14 heures, la petite salle dédiée à la plateforme téléphonique commence sa journée de travail. Monique nous accueille avec un sourire. « Tout d’abord, permettez-moi de vous expliquer ce qu’est un impayé de loyer », dit-elle. Comme si le grand public ne savait pas ce qu’est un impayé de loyer… Entre 2006 et 2013, le nombre de ménages en impayés de loyers ou de charges est en légère hausse, passant de 481 000 à 493 000 (+ 2%), soit 1 210 000 personnes. L’évolution des impayés, tout comme celle des loyers, n’est toutefois pas uniforme selon les territoires. En Île-de-France, par exemple, zone tendue par excellence, le nombre de ménages en situation d’impayés a bondi de 23 % sur la même période. Parallèlement à cette relative stabilité du nombre d’impayés, on constate une augmentation continue des procédures d’expulsion : une hausse de près de 9 % des assignations entre 2013 et 2014 (175 938), et de près de 5 % des décisions prononçant l’expulsion (132 016 dont 126 441 pour impayés, près de 96 % de l’ensemble). Si l’Île-de-France est très fortement touchée et que les procédures se concentrent majoritairement sur quatre régions (54 % de l’ensemble en 2013), aucun territoire n’est épargné. Cette augmentation a également concerné les commandements de quitter les lieux, avec près de 20 % de croissance entre 2012 (49 685) et 2014. « Les personnes ne payent pas leur loyer non pas parce qu’ils ne le veulent pas mais pour des raisons bien distinctes », précise Monique. « 43 % des impayés sont liés avec le changement d’emploi. Par exemple, les jeunes étudiants en CDD, à la fin du contrat se retrouvent souvent embêtés. Leur situation est d’autant plus difficile si leurs parents ne peuvent pas les aider financièrement. Puis, 17 % sont des cas de l’évolution dans la situation familiale et 14 % ne payent pas à cause des soucis de santé », énumère-t-elle. La composition familiale des ménages est constituée de  41% de personnes seules, 28 % de personnes seules avec enfants, 22 % de couples avec enfants, 9 % de couples.

« Nous sommes le 31 mars. La trêve hivernale se termine cette nuit. Vous verrez, nous allons recevoir beaucoup d’appels car les personnes se réveillent souvent le dernier jour », annonce Monique en appuyant sur la touche « online » de son téléphone. En à peine une heure, elle recevra six appels.

Le décès d’un père, la maladie, le risque expulsion…

« Bonjour Madame, j’ai un petit souci et j’aimerais avoir un renseignement », débite une femme d›un ton inquiet. « J’ai eu un jugement pour impayés de loyer mais je n’ai pas encore reçu de commandement de quitter les lieux », explique-t-elle. Monique regarde son guide d›organisation de procédures d›expulsion puis, pose la question : « Quand est-ce qu’a eu lieu l’assignation au tribunal ? » « Le 8 mars, j’ai demandé une aide juridique et j’ai expliqué ma situation », répond la dame. « L’impayé de loyer était de combien ? », continue de questionner Monique. Elle note des réponses sur une fiche spéciale qui sera utilisée pour les statistiques de la fondation. « L’impayé est de 6 000 euros. Je ne l’ai pas encore remboursé ! » S’ensuit alors une explication déchirante : « Je vivais avec mon père qui est décédé en 2013. Par contre, seul son nom était inscrit sur le bail. J’ai tout de suite informé la propriétaire et demandé de faire un transfert de bail à mon nom. Malheureusement, elle ne l’a pas fait. Je suis donc devenue occupante sans droit ni titre ! Puis, je suis tombée gravement malade, j’ai des problèmes rénaux. Pendant longtemps, j’ai été hospitalisée. J’ai perdu mon emploi. » Un cercle vicieux pour le paiement de son loyer. La propriétaire a été obligée de porter plainte. Malgré tous les efforts (les aides enclenchées, les demandes administratives, la proposition de déchéance de paiement), rien n’a aidé la malade. Monique écoute, analyse la situation et conseille de se diriger vers les élus au logement de la région, les associations qui pourront garder les meubles de la locataire et de préparer un carton avec les affaires nécessaires. En effet, l’expulsion est très violente. Les personnes n’ont que cinq minutes pour « débarrasser le plancher ». « Mais j’ai passé des entretiens d’embauche qui se sont avérés très positifs », proteste la dame à l›autre bout du fil. Hélas, une fois la décision d›expulsion prise, personne ne s’intéresse à l’évolution de la situation personnelle. « Avez-vous un endroit où aller si vous vous faites expulser ? », demande Monique. « Non, Madame ! » Une réponse étonnante. Les gens qui appellent la fondation n’ont-ils pas d’amis ou de famille ? La réponse est simple : au moment où tout va bien, les amis sont là. Le jour où tout va mal, personne ne vous soutiendra. Quitte à vous dire : « Nous sommes déjà à quatre dans un 100 m2, nous ne pouvons pas t’accueillir ! » Les jeunes arrivent à trouver une solution comme la colocation, par exemple. Les personnes d’un certain âge, quant à elles, ne sont pas habituées à ce mode de fonctionnement.

Une mère de famille avec trois enfants

« Fondation Abbé Pierre, bonjour ! » L’opératrice n’a pas de temps de répit. « Je suis passée en cours d’appel pour un impayé de 3 400 euros. J’ai proposé à l’office d’HLM un échéancier de 75 euros par mois. Puis, je l’ai déposé en surendettement. Il a été recevable. L’office d’HLM m’a demandé d’arrêter les paiements car je n’avais plus rien à payer. Mon dossier est au tribunal en attente d’effacement de dettes mais mon avocat me dit qu’un dossier de surendettement ne change rien. Je paie mon loyer, ma dette n’a pas augmenté. Je serai tout de même expulsée. Le juge ne veut pas changer d’avis… J’ai fait un appel. » « Dans quel département habitez-vous ? Qu’allez-vous faire si vous êtes expulsée ? Avez-vous des enfants ? Êtes-vous toute seule ou en couple ? Avez-vous une activité professionnelle ? », questionne Monique, qui remplit sa fiche. « Je suis seule, j’ai trois enfants âgés de 13, 8 et 3 ans. Je suis en CDI à mi-temps à l’Éducation Nationale. » Monique conseille de se rapprocher de la DIL (association départementale d›information pour le logement) et des associations qui pourront la prendre en charge avec ses enfants. Elle a peur que la mère de famille ne se fasse expulser car même quand les gens paient leur loyer ils peuvent se faire expulser. « Avez-vous dit à vos enfants de préparer le carton à doudous ? » La question arrive comme une douche froide. La mère ne veut pas expliquer les « soucis des adultes » à ses petits. « Parlez-leur de votre situation. Seules les familles ayant des enfants âgés de moins de trois ans sont placées directement dans les foyers. Vos enfants sont grands, vous allez devoir chercher une solution par vous-même. Si les enfants ne sont pas au courant de ce que vit votre famille, ils seront choqués à vie par l’expulsion ! » La mère ne souhaite pas traumatiser ses enfants. Monique la réconforte. Quelques mots doux ne feront que du bien ! « Quand les enfants sont grands et que les parents ne savent pas où aller, parfois, je conseille d’attendre dans la rue les maraudes du soir qui vont les diriger vers les centres d’accueil », explique Monique. Une triste réalité…

Pas de pitié pour les retraités !

Les retraités sont souvent touchés par la question des impayés de loyer. Ce n’est pas évident surtout quand certains n’ont que 800 euros de retraite. Une machine à laver tombe en panne, ils la réparent et à la fin du mois ils n’ont plus de quoi payer leur loyer. « Bonjour, j’ai été expulsé en 2013 pour impayés de loyer. » Monique reconnaît dans la voix un monsieur âgé. « Comment puis-je vous aider ? », demande la bénévole avec gentillesse. « J’ai eu de la chance. Je suis accueilli chez les Petits Frères des Pauvres. Mon fils de 40 ans a pu trouver du travail grâce à eux. Mais voilà, étant donné que j’ai une dette, mes meubles ont été réquisitionnés. Comment les récupérer ? ». En effet, si vous n’avez pas préparé votre expulsion vos meubles restent dans l’appartement ou sont gardés dans des locaux spéciaux (voire parfois vendu aux enchères en guise de paiement de dette). Tant que vous n’avez pas payé votre dette, vous ne pourrez pas les récupérer. « La solution pourra vous être apportée à la maison de la justice et du droit ou alors au DIL », conseille Monique.

Jusqu’à 17 heures, aidée par ses collègues, Monique va recevoir appel sur appel et tenter d’aider au mieux ses interlocuteurs.

Anna Ashkova

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