La stabilité du couple pour l’enfant : « Des valeurs à conserver, quoi qu’il advienne »

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Des défenseurs de la famille nucléaire aux tenants de la société post-familiale, tous invoquent cette stabilité essentielle à l’enfant face à un monde social, politique et économique en perpétuel mouvement. Mais quelle stabilité ?

«Surtout en cette période de crise, la stabilité de la famille c’est trop important », insiste Nathalie Patelli, assistante sociale, mère de trois enfants à Belfort. L’idée d’un nid, d’un cocon protecteur indispensable au développement de l’enfant prédomine dans le débat. C’était d’ailleurs l’argument massue des révoltés de la Manif pour Tous, opposés à un texte de loi qui donne à terme le droit d’adoption aux couples homosexuels, jugés par eux incapables de garantir cet équilibre. Pour tout le monde l’interrogation est de mise : de quelle stabilité les enfants ont-ils vraiment besoin pour grandir sereinement ? Affective ? Matérielle ? Financière ? Bi parentale ? Les centaines d’articles scientifiques consacrés au sujet depuis les années soixante-dix prouvent que le débat n’est pas près de s’éteindre. Toutes nos références culturelles nous renvoient sans cesse cette image du couple, sacralisé par des dispositifs juridiques et économiques qui le favorise au détriment d’autres formes de vie sociale, comme le célibat ou les formes de vies communautaires particulièrement condamnées. Des études historiques sur la famille, sociales sur l’évolution des enfants, ou scientifiques sur le développement de leur cerveau esquissent un semblant de réponse.

Le mythe de la famille nucléaire

Bien souvent en matière de famille, le « c’était mieux avant » a une place de roi. Qu’on le veuille ou non, la représentation a toujours été influencée par les conservateurs. La famille nucléaire, telle qu’idéalisée aujourd’hui, a plus été le fait de questions économiques que spirituelles, affectives ou morales. Jusqu’au XIXe siècle, la famille désignait tous ceux qui vivaient dans la même maison, souvent sous l’autorité d’un « père » de famille, qui, la plupart du temps, n’avait pas de relation de parenté avec la plupart des gens qui dépendaient de son autorité. Les enfants appartenaient comme domestiques, apprentis et ouvriers à d’autres maisons que celle de leurs parents biologiques, qui eux-mêmes ne formaient pas un ménage en tant que tel. Le taux d’abandon d’enfants dans certaines villes de l’Europe du XIXe siècle pouvait atteindre jusqu’à un tiers ou la moitié de ceux-ci ! Jusqu’au XIXe siècle, le mariage n’était pas l’institution que l’on pense souvent. Même les naissances hors mariage étaient communes et ne portaient en fait pas à controverse. Comme tout idéal, celui de la famille nucléaire ultra-majoritaire à tendance à se fendiller lorsqu’il est confronté à la réalité ; celle des séparations et des divorces. Aux États-Unis, généralement suivis par la France au niveau sociétal, 40 % de celles qui deviennent mères ne sont pas mariées. Si elles cohabitent avec leur compagnon au moment de la naissance, la moitié des couples se seront séparés avant les 5 ans de l’enfant. Le travail des femmes et la société de consommation individualiste donnent de l’ampleur au phénomène. L’aspiration à ce type de famille n’est pas morte, loin de là, mais les conditions de vie moderne la rendent plus difficile. Les enfants qui naissent hors de cette norme érigée sont-ils pour autant condamnés à une instabilité chronique ? Rien n’est moins sûr.

Meilleure assise avec deux piliers

Pour autant, l’éducation par un couple, ou du moins par deux personnes, comporte des avantages indéniables. Les enfants qui vivent dans des familles monoparentales connaissent un taux de pauvreté quatre fois plus important que les autres d’après les études. La stabilité comporte une part affective, mais aussi financière. Or, l’adulte seul qui travaille beaucoup pour garantir un revenu décent au foyer va diminuer le temps passé en compagnie de ses enfants. Il importe de jouer sur tous les tableaux en même temps, et trouver l’équilibre paraît plus facile à deux. De même, les différences entre deux adultes – sans parler de genre ou de lien biologique avec les enfants, chacun investissant une figure parentale (cf. encadré) – va permettre d’apporter une éducation plus diversifiée aux enfants. « Ceux-ci ont besoin de ces deux figures. Même si le parent seul alterne protection et discipline, il sera plus difficile pour lui d’assumer les deux rôles », constate Monique de Kermadec, psychologue clinicienne, spécialiste de la précocité et de la réussite (1). Et la psychanalyste de conseiller d’ailleurs aux mères de ne pas éliminer la figure paternelle – « papa serait content si tu faisais cela… Tu vas voir ce qu’il dira de ta bêtise… » Autre constat sans appel, les chiffres de l’échec scolaire. Une étude publiée par la revue mensuelle de l’Ined (Institut national d’études démographiques), Population et sociétés (2), indique un impact négatif du divorce des parents sur les notes à l’école, quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle : dans les milieux favorisés, le taux d’échec au bac double en cas de séparation, de 7 à 15 %. Chez les enfants d’ouvriers, quand la mère n’est pas diplômée et qu’elle est séparée du père, un enfant sur deux quitte le système scolaire sans aucun diplôme, contre un enfant sur trois lorsque les parents sont ensemble. Quant aux chances pour cette population d’accéder au second cycle universitaire, elles sont quasiment réduites à néant en cas de dissociation familiale. L’enfant qui a une relation avec des figures maternelle et paternelle éprouve moins d’angoisse selon Monique de Kermadec : « il utilise toute son énergie à explorer le monde, à développer sa créativité, à investir l’école, et non à survivre affectivement à une perte ».

Disputes et conflits peuvent être surpassés par l’enfant

La situation conflictuelle n’est pas pour autant déstabilisatrice dans tous les cas pour les enfants. Certains de leurs camarades vivent déjà dans une famille monoparentale, dans des foyers séparés, et l’anxiété s’empare de ces « éponges sensorielles » quand ils réalisent que tout pourrait basculer, que leur lieu de sécurité est menacé. Mais le fait que les parents trouvent un terrain d’entente, négocient une solution sans que soient remises en cause leurs valeurs profondes peut-être très formateur. À condition de tout lui expliquer. Les praticiens s’accordent sur le fait que l’enfant a besoin de paroles de réassurance sur deux points essentiels : la dispute ne met pas à mal le respect des parents l’un pour l’autre et elle n’entame pas l’amour du parent pour l’enfant, qui va puiser dans de tels messages sa sécurité et son unité.

La primauté de valeurs à sauvegarder

Même si la situation n’est pas optimale, les cas du conflit parental ou de la séparation physique peuvent donc être surpassés par l’enfant. « Celui-ci peut être heureux même en dehors du schéma familial traditionnel. Seulement le parent qui l’éduquera seul devra être attentif à la présence affective d’un autre adulte », précise Monique de Kermadec, qui rencontre ce qu’elle appelle les nouveaux orphelins, élevés par un tiers parce que les parents, pourtant ensemble, consacrent leur vie à leur travail. L’essentiel semble ailleurs. « Pour moi, garantir une stabilité à l’enfant c’est avant tout conserver des valeurs de fond : probité, écoute des autres… Les règles peuvent évoluer selon le contexte – de vacances ou d’école, de week-end ou de semaine, de situations avec maman plus encline à donner des bonbons ou avec papa plus prompt à jouer – mais pas les repères que nous laissons sur leur chemin. Un peu comme ces jalons rouges et blancs indiquant que nous sommes sur le GR20 », illustre Emilie Malka, notaire à Toulouse, mère de deux garçons de deux et cinq ans. Les débats sur le mariage ont occulté que c’est la qualité de la parentalité qui garantit la sécurité affective, et non simplement la structure de la famille. « Au final l’essentiel est que les parents le soient. Il n’existe pas de mode d’emploi qui tienne de parentalité. Celle-ci dépend du rapport de chaque parent à son inconscient, de sa capacité à investir un enfant, à le respecter dans sa singularité. La stabilité du couple commence par la stabilité subjective psychique de chaque parent », résume Martine Menès, psychanalyste, qui a longtemps été psychothérapeute en centres médico-psycho-pédagogiques.

1- « L’enfant précoce aujourd’hui : le préparer au monde demain » de Monique de Kermadec, Albin Michel, 2 015.

2- « Séparation et divorce : quelles conséquences sur la réussite scolaire des enfants ? », Population et sociétés de mai 2002, n° 379.

Éducation paternelle

Le père non redondant avec la mère

« La présence paternelle assure que le nourrisson ne continue pas à former un tout avec sa mère, à entretenir une relation fusionnelle avec elle. Ce rôle peut être occupé par un oncle, un grand-père, un beau-père », affirme la psychanalyste Monique de Kermadec. Une étude américaine publiée récemment dans « Pediatrics » (1) démontre que la présence d’une figure paternelle – un père ou toute personne investie dans le bien-être de l’enfant – aide à ce que ce petit être diminue les risques ultérieurs d’épisodes dépressifs, de problèmes de comportements ou de grossesses précoces. Et si l’image d’Épinal du père plus « casse-cou » existait réellement ? D’après cette étude, il encouragerait plus son enfant à explorer et prendre des risques, à éviter l’anxiété, quand la mère est plutôt tournée vers la stabilité et la sécurité. En matière de langage aussi, il serait plus susceptible d’utiliser de nouveaux mots en parlant à son bébé puis son enfant de maternelle. Il encouragerait ainsi à aller vers les autres. Autant de résultats qui confirment les bienfaits d’une éducation par deux figures, au-delà du débat sur les liens biologiques, et même sur le genre des parents, qu’il peut y avoir.

(1) pediatrics.aappublications.org/content/early/2016/06/10/peds.2016-1128

Julien Tarby

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