Robert Legros, philosophe :

« L’homme n’est rien par nature et par conséquent l’humanité de l’homme est engendrée par l’homme lui-même »

72 % des Français (51 % des Européens) pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux-mêmes selon une enquête Ipsos d’avril 2013. C’est ici un sentiment partagé qui exprime de façon sous-jacente la rengaine du déclin et des Temps de colère ou d’incompréhension au regard de l’actualité. Inlassablement. En tant qu’adulte, difficile de se convaincre qu’il existe des chemins plus « bath » et augustes que ceux dictés par les tragédies et mauvaises nouvelles médiatiques. L’idée prévaut bien souvent de cultiver un entre-soi, souvent circonscrit à la famille nucléaire, qui épargnerait chacun de ses membres de la sinistrose ambiante. En parallèle, les périodes de crises et l’actualité morose sont souvent vécues chez l’enfant comme une remise en cause de la légitimité des parents quant à leurs réponses éducatives : pourquoi respecter une éducation à la lettre pour ensuite être mangé par la crise ou du moins atteint par l’anxiété une fois arrivé à l’âge adulte ? La spiritualité est alors un chemin pour libérer vos enfants de leurs peurs quant à l’avenir et une manière d’enchanter leur quotidien en y injectant du sens, de « l’être » bien plus que de « l’avoir ». Explications.

Devoir parental de convaincre et d’enthousiasme

Parce que le contexte est à l’insécurité, nos enfants sont en proie à l’anxiété qui fait écho à nos propres principes. Nous nous questionnons sur les valeurs à privilégier, nous nous demandons ce qui vaut la peine. Objectifs et priorités découlent ensuite de ce questionnement de valeurs qui ressurgit directement sur l’éducation de nos enfants.

L’adolescence en tant que période de transition vers l’âge adulte quitte l’insouciance et la stabilité de l’enfance. S’approprier le monde et autonomiser ses choix relèvent de la gageure et l’adolescent doit souvent recomposer avec l’héritage éducatif qu’il a reçu. Autrement dit, il devra agir en étant lui-même, mais se situer dans le prolongement éducatif des parents. N’oublions jamais que les adolescents sont le reflet de ce que nous sommes.

Cette double incertitude, celle inhérente à l’adolescence et celle véhiculée par la crise et l’actualité, doit être dépassée. La mission des parents est alors simple. Convaincre leurs enfants que la vie vaut la peine d’être vécue sous peine d’une crise de sens et d’une envie de retarder le plus possible l’entrée dans la vie d’adulte qui ne tiendrait aucune promesse.

C’est l’importance que nous accordons à ces problèmes qui est entre autres responsable du sentiment d’anxiété ressenti par nos enfants. Et surtout la manière dont nous les dramatisons. Les dérives peuvent alors vite pointer leur nez : recherche de plaisirs immédiats, de sensations fortes, cynisme et critique de tout voire repli sur soi. Une part de ces adolescents peut même se tourner vers les extrémismes politiques ou vers l’obscurantisme religieux… Ce n’est pas nouveau bien que très actuel. Ces derniers souhaitant enfin trouver des certitudes là où l’éducation de leurs parents n’en donne pas. L’ampleur de nos incertitudes les place en situation d’insécurité, car ils ont besoin de se raccrocher à des appuis solides. Si le monde extérieur apparaît uniquement comme menaçant, l’envie de le faire évoluer et de créer le monde de demain sera loin d’être une évidence. Le rôle des parents est alors clair : celui d’encourager les rêves de leur progéniture et de porter leur optimisme en ne cassant pas leur enthousiasme.

Le sens par la spiritualité

Les parents doivent ainsi être porteurs d’espérance. Une sorte d’obligation vous tient donc de l’entretenir et de la porter. Et bien évidemment, cet espoir jaillit s’il y a du sens derrière. Ce sens historiquement dévolu à la religion peut aussi être transmis par d’autres voies spirituelles. Et ce, même si nous sommes pour la plupart en France, héritiers d’une des religions du Livre. Ce qui change aujourd’hui, c’est la volonté de chacun de mettre du sens dans chaque acte qui le meut, y compris dans les plus profanes. Aujourd’hui, ne constate-t-on pas que les jeunes pères ont le souci de vouloir passer davantage de temps avec leurs enfants ? Et pour les autres, ne souhaite-t-on pas mettre davantage de sens dans ses amours, sa vie professionnelle, ses engagements ? Le philosophe Abdennour Bidar écrivait en 2015 dans Le Monde, que « Le chercheur de sagesse est aujourd’hui un nomade spirituel, un explorateur, un omnivore qui cherche partout de la nourriture pour son âme, partout une expérience initiatique, y compris dans les domaines les plus profanes de sa vie A tout, il demande la valeur ajoutée du sens, de l’authenticité, de la simplicité, de la beauté, de l’intensité, de la qualité plutôt que de la quantité. Cette soif est « spirituelle », car elle vient s’étancher aux mille et une sources de l’existence où jaillit quelque chose qui peut nous faire grandir en humanité. Voyez à quel point les générations qui arrivent sont mues par cette immense espérance d’une respiritualisation du monde. Leurs aînées sécularisées se battaient pour une société qui soit la plus juste. À ce combat pour le progrès politique, ces nouvelles générations veulent ajouter le progrès d’être et de conscience. Elles perçoivent que les deux sont inséparables, que la transformation personnelle sera demain la condition – l’énergie – de la transformation sociale. Elles refusent le monde d’hier, qui ne donnait plus guère de droit de cité au spirituel. » Le déclin de la religion organisée et sa prise de relai par d’autres formes de spiritualité que l’on retrouve dans l’éducation, la santé, les services sociaux, traduit un glissement du rationnel vers l’émotionnel, de l’intellectuel vers l’intuitif. Constaté à partir des années 1970 en Grande-Bretagne, le phénomène prend davantage d’ampleur en France jusqu’à se demander si cette nouvelle forme de spiritualité ne serait pas au final qu’une nouvelle métamorphose de Dieu. Une forme de syncrétisme nouveau qui souhaite s’émanciper des saintes écritures et du culte sans pour autant se séparer des grandes vertus et principes que les religions véhiculent.

Geoffroy Framery

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