L’équipement ne fait pas tout

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Comment les écrans, les Moocs et toute la révolution numérique ont-ils révolutionné les manières d’apprendre durant ces dix dernières années ?

Khadija Niazi, jeune Pakistanaise de 12 ans, a fait sensation au Forum économique de Davos 2013 en dévoilant sa connaissance approfondie de la robotique, de Mozart ou de l’intelligence artificielle, acquise grâce à des MOOCs – « Massive Open Online Courses » – proposés par de grandes universités. Surdouées ? Certainement. Mais le recours aux enseignements de masse ouverts en ligne, dispensés gratuitement sur Internet, a décuplé ses facultés initiales. Les technologies sont annonciatrices de grands bouleversements dans la manière d’apprendre, ce qui n’a pas échappé à François Hollande. « Tous les élèves devront disposer en 2018 d’un outil numérique », annonçait-il en 2015, affichant l’ambition de propulser le pays comme leader de l’e-enseignement. À la clé un plan pour le numérique à l’école d’un milliard d’euros sur trois ans. Petit à petit les établissements acquièrent des tableaux blancs numériques ou projecteurs, et les élèves manient des tablettes. À l’école primaire, la moyenne des ordinateurs en classe est un plus faible en France que dans l’Union européenne. Au collège, ces différences s’estompent, alors que le lycée hexagonal se révèle mieux doté. De toute manière les élèves utilisent l’ordinateur plus souvent à la maison qu’à l’école, et davantage pour leurs loisirs que pour les travaux scolaires. Mais la situation pourrait évoluer, en atteste ce qui se passe en Norvège, au Danemark, en Australie ou au Royaume-Uni. « Ces pays sont pionniers, la France arrive ensuite, mais elle est par exemple en avance sur l’Allemagne », observe  Francesco Avvisati, analyste de la direction de l’éducation à l’OCDE. Une évolution qui n’est cependant pas sans poser moult questions. En 2016, tous les enfants finlandais vont-ils délaisser leurs stylos pour des claviers ? Le pays nordique a décidé de ne plus apprendre l’écriture cursive (attachée) à ses élèves pour privilégier les cours de dactylographie. Et si l’apprentissage de l’écriture manuscrite, comme le disent nombre d’orthophonistes, était essentiel à la structuration de l’esprit pour bien comprendre la langue ? Si les outils ne devaient pas empiéter sur une certaine pédagogie ? Rappelons que Steve Jobs, le fondateur d’Apple, tenait soigneusement à l’écart ses enfants des nouvelles technologies et préférait parler littérature et histoire avec ses enfants lors des dîners.

Des bienfaits indéniables

Les enseignants et apprenants feront usage de plus en plus de ressources éducatives ouvertes et de dispositifs combinant des environnements d’apprentissage virtuels et physiques. Pour quels bénéfices ? « Une indéniable augmentation de la personnalisation de l’enseignement, des travaux en groupe, d’un meilleur contrôle continu. Mais surtout les supports numériques se veulent plus actifs et réduisent la distraction », énumère  Francesco Avvisati. Les études montrent clairement que les élèves retiennent 10 % de ce qu’ils lisent, 20 % de ce qu’ils entendent, 70 % de ce qu’ils disent et 80 % de ce qu’ils font. Encourager la proactivité et le social learning par un canal audiovisuel se révèle donc plus que pertinent pour la motivation des élèves. Ajoutons d’autres avantages comme des outils portables, un accès facilité à l’information, une qualité des présentations accrue, une économie de papier. En outre le maniement informatique est intéressant pour la progression cognitive dans les petites classes. Les textes sont dynamiques, et le multimedia ajoute de la complexité. « Quand on lit en ligne, il y a une double compréhension à avoir, celle de la lecture et celle de l’évaluation de la pertinence de ce qu’on lit », ajoute Francesco Avvisati. Bien sûr il n’est pas question de remplacer les manuels scolaires papiers, mais l’outil se révèle un bon atout complémentaire. En outre le monde numérique permet à des lycéens de suivre un cours, d’échanger avec d’autres sur le contenu, de faire les travaux requis et d’obtenir des notes accordées par un système informatique de co-évaluation, de regarder des vidéos qui synthétisent le contenu. Après un cours très encadré en classe dans le monde physique, avec une chronologie du programme respectée et un timing serré, il est de bon augure de le prolonger dans le virtuel avec plus de liberté : tchats, vidéoconférences, travaux collectifs…

Certainement pas une garantie de performances

Tout semble donc rose dans le pays digital ? Pas tout à fait. Les pays qui ont largement introduit Internet sur les bancs de l’école n’ont pas forcément les meilleurs résultats scolaires, selon le rapport PISA de l’OCDE de septembre 2015. Le défi ne tient pas tant à la quantité qu’à la qualité. En moyenne, 72 % des élèves des pays de l’OCDE utilisent un ordinateur ou une tablette à l’école. Ils ne sont que 42 % en Corée, quand les élèves du pays du matin calme figurent parmi les plus performants aux évaluations Pisa. À l’inverse, dans les pays où il est plus courant de surfer sur la Toile à l›école, les performances scolaires ont reculé entre 2000 et 2012. C›est le cas dans les pays d’Europe de l’Est. Utiliser la Toile pour un travail scolaire encadré permet d’améliorer les performances. Faire des exercices en ligne, chatter ou envoyer des mails ne les améliore pas. Autre point noir en France, la séparation des niveaux de décision a fait du mal : « le numérique a été porté par les maires et les collectivités territoriales lorsqu’ils ont refait les bâtiments, mais ces technologies n’ont pas été en lien avec les finalités éducatives et les programmes pédagogiques décidés en haut de la hiérarchie », déclare Francesco Avvisati. Résultat : même si le matériel se perfectionne à grands pas, la pédagogie ne change pas aussi vite. Les professeurs doivent acquérir au préalable une maîtrise parfaite de l’outil. « Au collège les enseignants demandent plus de compétences pédagogiques que de compétences disciplinaires, ils veulent être formés », note Francesco Avvisati. Autre écueil, la centralisation de l’éducation nationale peu propice aux expérimentations, qui font partie de la culture numérique. « Il est dommage que notre pays n’ait pas commencé, comme nos voisins européens, à adopter quelques approches de pédagogie inversée, consistant pour les élèves à consulter des vidéos en ligne à la maison, pour ensuite approfondir le sujet dans un cours ou un TD afin de répondre aux problématiques », remarque Pierre-Etienne Pommier, fondateur de la plateforme de MOOCs Pythagora.

Une utilisation plus mature

Le fait que la France ne fasse pas partie du groupe de pionniers n’est pas en soi une mauvaise nouvelle. Car l’utilisation de l’outil numérique a des chances d’être plus mature. Tout d’abord, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, le matériel ne fait pas défaut, il n’existe pas de fracture numérique : selon le rapport Pisa de 2012, 99 % des élèves de 15 ans ont au moins un ordinateur à la maison et 96 % des élèves défavorisés ont accès à Internet chez eux. Les technologies de l’information sont moins répandues en classe (24 % des enseignants les utilisent) que dans l’OCDE (37 % en moyenne). Pour autant, les élèves tricolores se révèlent performants dans l’évaluation Pisa de l’écrit électronique, en 13e position. Ils savent trouver une information et naviguer de manière ciblée. Si dans l’Hexagone le numérique s’est surtout appliqué à la gestion administrative de l’école et non dans les classes, ce n’est pas par manque d’outil mais par un manque de formation continue des enseignants. Le contexte humain reste primordial et « seul un choix de pédagogie plus interactive, en groupe, permettra de mieux appréhender l’outil numérique », affirme Francesco Avvisati. L’Australie et la Norvège, qui ont une expérience de 5 à 10 ans, font figure de modèle, dans le sens où ces pays ont révolutionné leurs pratiques d’enseignements désormais plus personnalisés, tout en privilégiant le travail collaboratif des professeurs. Le véritable enjeu du développement du numérique à l’école consiste surtout à placer l’enseignant au cœur du projet, c›est-à-dire à le former mais aussi à lui laisser le choix de ses scénarios dans l’utilisation de la tablette ou de l’ordinateur. Toutes les études montrent que les élèves apprennent plus si l’enseignant s’intéresse aux TIC et sait s’en servir pour faire sa classe.

Julien Tarby

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