Le smartphone et l’ado : bien réagir avec la génération «tête baissée»

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On le sait, le petit objet cristallise souvent les tensions familiales. Heureusement, le recul des années et les études permettent de mettre en exergue bonnes pratiques et pièges classiques pour les parents hésitants…

«Arrête de passer ta vie sur l’écran », « Tu n’as rien de mieux à faire dans la vie réelle ? »… Quel parent n’a jamais été gêné par le fait que son ado passe le plus clair de son temps – y compris des moments familiaux – rivé sur son smartphone ?  Peu jetteront la première pierre, tant le bijou technologique, synonyme de communication avec les amis, de jeux et finalement de fenêtre sur le monde via Internet, est devenu central dans la vie des jeunes personnes… parfois à la limite de l’addiction. Faux problème ? Certainement pas. Le 6 février n’aurait autrement pas été décrété journée mondiale sans téléphone portable et deux actionnaires d’Apple ne se seraient pas récemment inquiétés des effets possibles d’une addiction chez les jeunes américains au smartphone… L’injonction est en revanche paradoxale puisque ce sont  précisément les parents qui l’ont mis entre les mains de leur enfant. « Ce couteau suisse numérique cristallise en fait des problématiques plus profondes entre parents et enfant, comme par exemple le manque de communication ou les non-dits. Les jeunes gens sont absorbés et en ont un autre usage que leurs aînés », discerne Boris Manenti, journaliste à L’Obs qui a écrit un livre sur le sujet (1). À l’heure de l’hyper-connexion, le curseur doit être finement placé en ce qui concerne l’utilisation de ce «device» qui monopolise l’attention du collégien ou du lycéen…

Une attractivité multifacette

L’ado éprouve bien vite un sentiment de liberté, même s’il est consigné dans sa chambre. « Je peux voir et être vu, partager, communiquer et m’informer », s’enthousiasme Grégory à Dijon, 13 ans, qui a enfin convaincu ses parents de lui céder un ancien iPhone 4S. « Les parents le consultent aussi pendant les temps morts, dans la salle d’attente du médecin, dans le bus… mais la grande différence réside dans la construction d‘identité. Ce lien avec les autres permet à l’ado de grandir, de se définir, de se détacher de ses parents en échangeant avec ses pairs », distingue Boris Manenti. L’usage est donc accru et considéré avec beaucoup plus d’importance par le «teenager», d’autant plus s’il est timide dans le monde réel. Les réseaux sociaux lui permettent d’étoffer ses liens. « Je ne réponds presque pas au téléphone et n’écoute jamais mes messages vocaux. Facebook Messenger ou WhatsApp me suffisent », évoque Apolline à Clermont-Ferrand, 15 ans. Car la communication orale engage quand l’écrit met de la distance tout en permettant de se dévoiler plus facilement. Les jeunes gens peuvent ainsi draguer et se constituer des personnalités millimétrées à renfort de messages courts et d’emojis. Bien souvent, les parents n’ont pas conscience que c’est le nombre de «likes» sur les «selfies» et l’étendue du réseau sur Snapchat qui détermine le capital social de leur enfant. « Rien de nouveau sous le soleil. Plus jeune, je cherchais toujours à partager mes expériences pour mieux me définir moi-même. J’écrivais mes histoires personnelles et quotidiennes, puis les envoyais à des magazines pour qu’elles soient publiées. Cela participait de la même envie si ce n’est que je ne disposais pas de ce formidable outil », relativise Louise Collez, mère d’Apolline à Clermont-Ferrand. Des conversations aux divertissements, une grande partie des interactions de ces individus en construction se déroule désormais en ligne. Et fait positif, l’écrit signe son grand retour. Même les photos s’accompagnent bien souvent de messages de la part de la personne concernée. De quoi faire circuler des idées nouvelles et participer à leur émancipation. « Je ne partage pas l’avis des pessimistes sur le smartphone pour les ados. Si l’on reste dans un usage raisonnable et encadré, il est pourvoyeur d’informations et de concepts », se rassure Raphaël Pinault à Dijon, père de Grégory précédemment cité.

Des dangers bien réels

Bien évidemment problèmes d’addiction et de manque de sommeil guettent. Baigner constamment dans l’univers de l’immédiat n’est pas non plus  forcément positif pour l’enfant. Si celui-ci rencontre un désagrément avec son professeur par exemple, il va avoir tendance à se servir de son téléphone pour appeler ses parents, alors qu’il pourrait faire face à la situation. Enfin, l’exposition permanente sur l’agora numérique peut être synonyme d’hypersexualisation pour les filles. Jugement, discriminations, harcèlement, mauvaises rencontres, confrontation à la pornographie ou aux images violentes peuvent survenir… Autant de situations difficilement vécues par certains et pouvant parfois conduire à des issues tragiques. Tout parent devrait d’ailleurs  visionner une des vidéos du YouTuber américain Coby Persin. Avec la complicité des parents, il s’amuse à piéger des pré-ados et ados sur les réseaux sociaux en se faisant passer pour un jeune du sexe opposé et en finissant par les attirer vers un point de rendez-vous isolé. Celui qui est devenu une star outre Atlantique ne manque pas, généralement masqué et en compagnie de complices, de flanquer une énorme frousse aux jeunes piégés, avant que leurs parents ne leur inflige en directe une dispute d’anthologie pour les avertir des dangers d’Internet. « Pour l’heure, il est hors de question que notre fils Gabin de 12 ans explore le web sans nous », insiste Anne Fournier à Bordeaux. La psychosociologue et psychologue Edith Tartar Goddet (2) utilise la métaphore d’une promenade seul le soir dans un quartier dangereux. « Même si l’enfant est réfléchi, on ne sait pas ce qu’il voudra découvrir ou comment il réagira dans ce nouvel univers. Et les prédateurs sont nombreux ».

La pédagogie plutôt que l’interdiction

La confiscation définitive de l’objet n’est certainement pas la meilleure solution. Interdire le téléphone entraîne inévitablement d’importantes tensions mais peut aussi occasionner des pratiques de contournement – qui, pour le coup, excluent totalement les adultes de la boucle. Mieux vaut donc faire acte de pédagogie. « Il est important de mettre en garde l’ado sur les troubles du sommeil ou de l’alimentation, les somnolences en cours que peuvent occasionner une exposition trop longue, le soir, à la lumière bleue de l’écran », avertit Boris Manenti. Ces débutants en Internet et interactions sociales ont besoin de conseils face au flux de renseignements qui se présente à eux, pour qu’ils apprennent à vérifier les informations et débusquer les rumeurs par exemple. Là encore, contrôler ostensiblement leur navigation et le contenu du portable peut être très mal vécu. « Le téléphone mobile constitue simultanément pour les pré-ados un instrument d’émancipation de la sphère familiale et un renforcement de la surveillance potentiellement exercée par celle-ci », résume Clément Rivière, sociologue du Lab-Urba à l’Université Paris Est. Mieux vaut donc agir plus finement et établir la confiance.

De la mesure dans l’encadrement

Les précautions entourant l’ado ne doivent évidemment pas être les mêmes selon son âge. Un élève en sixième n’aura pas le même usage de son smartphone qu’un lycéen en terminal. En outre, les individus sont différents entre eux et nécessitent plus ou moins d’accompagnement. « Les parents ont plutôt intérêt à appliquer le cas par cas, avec un cadre fixé qui devient de plus en plus permissif avec les années. Le contrôle parental pour limiter le temps d’utilisation aura ainsi tendance à augmenter. Mais certaines restrictions communes, comme l’interdiction du portable dans le lit le soir ou à table, ne me paraissent pas superflues », insiste Boris Manenti selon qui les moments de déconnexion sont nécessaires pour l’ado. Une conversation doit être engagée avec lui pour fixer de concert les limites et faire en sorte que l’objet ne l’envahisse pas. « Il ne faut pas qu’il ait constamment peur de le perdre, de l’oublier à la maison ou qu’il l’utilise trop. Au début, le nombre de SMS et le temps d’utilisation sont peut-être à déterminer. Car cet objet peut entrer en concurrence avec la sphère scolaire », résume Edith Tartar Goddet. Plus le portable engendre du conflit, plus il doit devenir un sujet central. En réalité, les ados adorent en parler aux adultes, montrer comment marche telle ou telle application. Cela peut être très ludique, voire facteur de rapprochement…

Mise à jour

Snapchat, des précautions supplémentaires à prendre

Snapchat, avec son système de messages éphémères, est le lieu privilégié de la conversation entre amis de confiance et de la chronique personnelle du quotidien. « Notre thèse est que le journal intime est devenu le blog puis Snapchat aujourd’hui. Les jeunes se racontent, partagent leur quotidien presque public selon leur nombre d’amis », décrit Boris Manenti, journaliste spécialiste du sujet à L’Obs. Ce réseau social est à part. On doit attendre la validation de la personne à laquelle on souhaite parler pour pouvoir communiquer avec elle. Tout est donc forcément plus intime. Enfin, l’application s’ouvre sur l’appareil photo et incite donc à partager des images annotées et compilées dans des stories. Le contact est très personnalisé. Plus que jamais pour Snapchat, le rôle des parents semble donc de sensibiliser sur la question du respect de la vie privée et ce, dès le plus jeune âge de leur progéniture.

(1) « Portables : la face cachée des ados », par Céline Cabourg et Boris Manenti, éd. Flammarion, 2017.

(2) « Savoir communiquer avec les adolescents », éd. Retz, 2006.

Julien Tarby

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